Timothée pose la question : “Les créationistes sont-ils dangereux?“
La réponse simple est “oui”, mais je sais qu’elle ne lui plairait pas. Il faudrait plutôt répondre quels sont les dangers qu’ils représentent, qui ne sont pas obligatoirement liés à la science et son enseignement, mais concernent d’autres domaines.
J’ai effacé le billet précédant, trouvant un peu mièvre mon approche. En fait j’étais tenté d’être plutôt conciliant avec certains créationnistes, j’avais adopté un ton qui ne se voulait pas ouvertement polémiste et je me limitais à ce qui tourne autour de la science intra-muros. Je regrette et je rectifie.
D’abord un point de désaccord majeur, à signaler, pas nécessairement à discuter pour qu’on se mette d’accord. Pour moi toute personne se réclamant d’une religion dont le credo mentionne un dieu créateur de l’univers est un créationniste. Ainsi le terme couvre les chrétiens se réclamant du symbole de Nicée : “Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, …”. Ca échappe peut-être à certains que l’apostase de ce credo est une hérésie (ou de la racine latine une secte) et appelle l’excommunication. Auquel cas on ne parle plus de chrétiens. Ca n’a pas grand chose à voir avec les sciences et certains non-religieux pourrait considérer d’un oeil clément la notion de chrétien non-crétionniste, mais c’est un oxymore.
Le terme créationniste semble quasiment une insulte aujourd’hui à cause des Young Earth Creationists dont la bêtise semble ne pas avoir des limites. Mais ce n’est pas pour çà qu’il faut être réticent à l’utiliser pour les autres créationnistes, dont la bêtise n’a des limites qu’en apparence (IMO). Et le fat de faire preuve de bêtise dans un domaine ne signifie pas qu’une personne n’est pas brillante dans d’autres.
Pour revenir aux dangers que les créationnistes représentent, j’aimerais signaler que les religions prennent racine dans l’ignorance. On ne sait pas comment le tonnerre se forme donc Zeus, ou Thor, viennent à la rescousse. Ce sont là des explications imaginaires, tout aussi imaginaires que tous les dieux que l’on puisse nous présenter.
Après plusieurs millénaires ça n’a pas changé d’un iota et les créationnistes à la dernière mode s’échinent à se servir l’ignorance moderne pour cacher derrière un “autre niveau de réalité” peuplé de leurs fantasmes, des licornes roses, des dieux et des démons, des vierges pour les braves et la félicité éternelle pour les moutons.
L’aveu a priori du créationniste est que le monde ne s’explique pas de lui-même, et il se contente d’un certain degré d’ignorance qui à travers les âges a été largement mis à mal par des gens qui pensaient autrement : ceux qui cherchent à comprendre au delà des enseignement qu’ils ont reçu; des créatifs en quelque sorte, des créateurs de connaissance. Il est intéressant de noter que la majorité d’entre eux étaient des mystiques des spiritualistes, des créationnistes, ce qui ne les a pas empêché de produire de la connaissance, quite à ridiculiser les positions des systèmes religieux auxquels ils appartenaient. Leur créationnisme semble avoir été plus faible que leur rationalisme, tant mieux.
Quand le créationniste évoque “un autre niveau de réalité” auquel nous n’avons pas accès, il me fait penser au sauvage qui pourrait considérer les UV ou les IR comme relevant d’un autre niveau de réalité auquel il n’a pas accès avec ses sens. Je pardonne volontiers au sauvage, je salue celui des sauvages qui le premier a pensé qu’il devrait y avoir un moyen d’y avoir accès à cette cause de brûlures par le soleil, j’aime la détermination de tous ceux qui se sont casé la tête pour comprendre, je garde la mémoire de ceux qui y sont arrivés. Entre le premier qui s’est dit “comment ?” et celui qui a dit “comme ceci !” je vois l’épanouissement de la civilisation.
Par contre je ne pardonnerai jamais à ceux qui ont eu recours à des êtres imaginaires pour répondre à la question “comment ?”. Le recours à un être imaginaire créateur de tout par qui tout est expliqué est une capitulation intellectuelle, un aveu d’impuissance non pas seulement personnelle, ni uniquement reportée à ses contemporains, mais surtout donnée en héritage aux générations à venir. Parce que nous sommes incapables à un moment donné de savoir comment ça marche, le créationniste décide que l’on ne le saura jamais. Enfin, presque jamais, parce que pour sucrer la pilule il y a une longue série d’inventions de paradis où le juste baignera dans la félicité et éventuellement la connaissance absolue.
Le danger numéro un du créationnisme est qu’il jugule la curiosité avec des histoires imaginaires.
Je pense que de ceci découle une flopée de maux qui ont fait tort à la civilisation et qui continuent à la saper jour après jour.
Une autre conséquence est l’établissement des religions. On baigne dans des environnements qui sont conditionnés par les religions monothéistes et on oublie volontiers que les barbares (quels qu’ils soient nos barbares) avaient/ont leurs religions qui justifient pleinement leurs comportements, de leur point de vue. Et les gagnants des guerres des religions (entre autres) ne claironnent pas sur les toits que leur victoire est souvent due au fait qu’ils ont su être plus cruels, plus meurtriers, plus sauvages (oui, y compris les chrétiens). On a le nez dans le terrorisme musulman mais il faut se taper la lecture de quelques volumes d’histoire plutôt indigestes pour trouver comment les chrétiens ont traité les païens, les infidèles, ceux qui ne voulaient pas être évangélisés. Parce que le prosélytisme semble de mise pour sauver les âmes des autres avant de s’occuper à sauver la sienne pour certains. Et il ‘y a pas eu que la manière douce pour faire passer la parole des dieux.
Les religions sont une forme de politique basée sur les fantaisies. Plutôt que d’essayer d’expliquer aux gens pourquoi ce n’est pas bien de tuer son prochain ou de lui subtiliser sa femme il est bien plus commode de dire que dieu a dit que c’est comme ça et qu’il faut obéir sinon c’est l’enfer pour l’éternité. Oups ! qui n’irait pas en enfer alors ? On invente le pardon après confession et tout va bien. Les religions sont l’application des fantaisies dans la vie des tous les jours à travers la politique.
Etats et religions ont coexisté, de l’époque du chaman et du chef de la tribu à nos jours, souvent collaboré, par moments été en compétition et de plus en plus ils se font la guerre. L’invention de la laïcité en tant que mode de fonctionnement d’un état a été une catastrophe pour les systèmes religieux qui aspirent plutôt à la théocratie. Que des allumés d’un autre genre, mais acceptant quand même l’existence d’un autre niveau de réalité, inaccessible pour le commun des mortels, soient en compétition, passe encore. Mais des athées ? Des gens qui prétendent que l’éthique et la morale puissent découler de l’humanisme et non pas de la parole divine ? Des gens qui contestent la hiérarchie des églises ? Qui contestent le rôle du guide des croyants ? Et qui en passant privent de leur business tous les intermédiaires ? Une catastrophe.
Qui est-ce qui leur a permis de prendre la parole ? Ceux qui ont montré quel genre de conneries sont dans les écritures et dans l’interprétation que l’église en tire. Ceux qui ont montré qu’après tout une approche naturaliste peut être meilleure que le mysticisme pour répondre au “comment ?”. Les scientifiques, dont nombreux des traîtres plus ou moins involontaires de leur propre religion ! Enfin, pas les scientifiques, la science. Cette notion de méthodologie matérialiste qui jour après jour marche sur les plates-bandes de l’explication du monde par les écritures. Enfin, pas vraiment explication, ce ne sont que des allégories, des paraboles, des histoires à interpréter en fonction des besoins.
En plus, pas moyen de les attaquer de face sans passer pour ce que l’on est, des obscurantistes. Même le mot créationniste, croyant à un dieu créateur de l’univers, a fini par être inutilisable et pousse à des pirouettes de vocabulaire pour ne pas avouer son credo.
Les religions ont pris l’habitude de dicter la façon d’être de leurs ouailles; comment s’habiller, comment former famille, comment élever ses enfants, comment se comporter en politique, comment faire la guerre aux infidèles, comment les convertir, …
Les religions ne tiennent pas à laisser tomber leur emprise dans la vie quotidienne et donc en politique. Les chefs religieux s’agitent pour perdre leur pouvoir, qui leur glisse entre les doigts de plus en plus vite.
Il y en a qui iraient jusqu’à accepter des droits à des opposants (disons des chrétiens qui seraient pour l’application de la sharia, au moins partiellement) pour réclamer une place égale dans l’établissement des lois, pour ne pas laisser la loi séculaire seule sur la place. Il y en a d’autres qui agissent plus ouvertement n’ayant pas à faire à un excès de démocratie et décrètent blasphématoire ce qui leur semble incompatible avec leurs agendas et la manipulation de leur population. D’autres semblent vouloir décider si je dois avoir accès à l’euthanasie quand je le voudrais.
Quand ils le peuvent, quand ils sont bien installés et majoritaires dans un état, ils appliquent leur loi. Sinon ils essaient d’intervenir dans la loi séculaire par tous les moyens.
L’attaque de la science n’est qu’un des aspects. Mais un des plus importants parce que c’est à cause d’elle qu’ils ont perdu de leur superbe, que leur position s’est affaiblie, que l’accès à la politique est devenu de plus en plus problématique. Parce que à force de démocratiser, y compris les sectes, par respect à la liberté de conscience et du culte, les compétiteur deviennent de plus en plus nombreux, en plus du fait qu’ils sont de plus en plus nombreux ceux qui se réclament athées.
La récupération de la science devient un des principaux objectifs.
C’est le deuxième danger du créationnisme, le déguisement en scienligion; pour regagner un “droit de cité” pour les vues spiritualistes, une apparence de respectabilité rationnelle, à visée essentiellement politique.
Il y a un problème que les uns et les autres doivent gérer. Les gens d’habitude n’ont rien à foutre de la science et de la religion. Ils ne le disent pas clairement, mais tout ce qu’ils attendent sont les applications technologiques qui amélioreront leur vie et l’espoir que cette vie sera pas veine même s’ils ne font pas grand chose avec (respectivement). Leur intérêt s’arrête là. Pour le reste ils se prennent un 4×4 pour attirer la voisine et se la faire, puis vont se confesser pour ne pas risquer les climats tropicaux au cas où Pascal aurait eu raison. Fasse à leur ignorance du comment ça marche il se tournent vers les experts (en tout genre) ou les religieux (en tout genre) et si le retour ne leur convient pas ils les contestent. Les experts disent que tel OGM ne pose pas des problèmes, vox populi décide qu’elle n’en veut pas et les politiques s’y plient. Tel chef religieux décide que les femmes ne peuvent pas devenir curés et une séparation des églises s’en suit (je simplifie). Et vox populi de ses ouailles continuent à casser les couilles (duas et bene pendentes) de ses successeurs en réclamant des changements.
Le public est difficile à gérer. Il a des opinions et elles ne sont basées d’habitude que sur son libre arbitre qui ne semble pas gouverné par la raison ou la superstition de façon prévisible. Au point qu’on en arrive à des aberrations du genre “comment communiquer la science au public pour ne pas heurter ses sentiments religieux” ou “le darwinisme est plus qu’une théorie mais l’homme n’est pas un simple animal”. Juste pour éviter de se déclarer ouvertement la guerre des cultures, qui pourrait nuire au commerce des uns et des autres.
Le problème est qu’il y e a des combatifs qui ne sont pas franchement concernés par le business des deux côtés. Les uns disent que croire à un dieu est une attitude bestiale dont l’humanité rationnelle devrait s’en passer (et au plus vite), les autres déguisent la vérité pour faire croire qu’il y a une place pour leurs fantaisies dans un esprit rationnel. C’est ce deuxième type qui est concerné par la question de Timothée.
Le créationniste qui avance déguisé en scientifique (et qui ne pourra leurrer que des non-scientifiques, mais ils sont peu nombreux et le dimanche matin ils préfèrent faire la grasse matinée plutôt que de prêcher). C’est le plus dangereux. Je ne parle bien sûr pas de ceux qui ont le courage de leurs convictions. Mais de ceux qui travestissent leur quête de rapprochement de la science et de la religion sous des slogans plus porteurs, du genre Investing in the Big Questions, ou ceux qui veulent se faire passer pour un think tank animé uniquement par la science, ou ceux qui naviguent en eaux troubles, ramassant l’argent là où il est.
Si la science et la religion ont quelque chose à se partager c’est leur public. Les dangers que les créationnistes représentent sont liés à leur besoin de contrôler les croyances des gens pour ne pas perdre leur aval sur leurs vies. Limiter leur curiosité pour arrêter de passer pour des p’tits rigolos chaque fois que la science montre qu’ils soutiennent une connerie depuis des siècles, parole divine. Renforcer l’impression de scientificité des approches spiritualistes et prétendre que la science les justifie même, pour récupérer certains de ceux qui rigolent encore du système géocentrique. Dans les deux cas, oeuvrer pour améliorer l’assise de l’ignorance.
Avant de commencer à éduquer les futures générations en améliorant le système scolaire pour mieux armer les jeunes face à l’irrationnel, il faut peut-être dénoncer les magouilles qui leurrent ceux qui ne pourront pas bénéficier d’une scolarité qu’ils ont laissé derrière eux. S’opposer aux tentatives d’atteinte à la laïcité. Combattre les diverses formes de terrorisme que les religieux emploient, qu’ils soient physiques ou intellectuels. Pour rendre possible cette meilleures scolarité qui devrait améliorer les choses.

Nox, salut !
Je me demande si la scientologie n’a pas occupé une partie du terrain que tu proposes. OK, pas assez de sport mais plein de stars anyway.
Ah oui, ce n’est pas une secte à proprement parler pensent certains…
Moi qui voulait être embauché par les Raëlites. Il semble que les cadres ont droit aux emplumées. Ca c’est motivant.
Chez Timothée il y a une commentaire intéressant par Matthieu, dans ton sens.
Le retour d’Antoine !
Mais j’y pense ! On observe une “évolution” des croyances et spiritualités, ces dernières créant de plus en plus un syncrétisme avec les sciences, du moins en apparence.
Le résultat est ce que tu nommes “les scienligions” (terme génial).
Si on mélange quelques principes spiritualistes “soft” (au départ) avec des données scientifiques ambiguës mais qui font pros, et si on rajoute un poil de ludisme (faut s’adapter à la demande du marché) : on peut créer LA secte les amis !
Imaginez un peu ! C’est comme si vous faisiez un sport/religion/science, on rajoute le coté ludique à la foi. Les supporters pourront prier tant qu’ils le veulent.
Imaginez les ravages : on va ramener les religieux, les footballeurs, quelques scientifiques, et donc pas mal d’indécis…
Ha lala : espérons que l’UIP n’organise pas déjà des tournois de badmington…
Salut Fabrice,
merci pour ton commentaire.
J’avoue que la seule expérience de la dissonance cognitive que j’ai eu se limite aux animaux de laboratoire. Va falloir que je lise “L’échec d’une prophétie” et en apprendre un peu plus sur le sujet.
Je ne vois pas ce que tu veux dire avec le cousin Michel… Moi par contre je me suis acheté un Mac et c’est certainement le meilleur ordinateur du monde (sans parler de son système en version 10.5 qui est une petite merveille !)
Je me demande pourquoi je ne blogue pas plus souvent sur le sujet.
Salut Fabrice,
merci pour ton commentaire.
J’avoue que la seule expérience de la dissonance cognitive que j’ai eue se limite aux animaux de laboratoire. Va falloir que je lise “L’échec d’une prophétie” et en apprendre un peu plus là dessus.
Je ne vois pas ce que tu veux dire avec le cousin Michel… Moi par contre je me suis acheté un Apple et c’est certainement le meilleur ordinateur du monde (sans parler de son système en version 10.5 qui est une petite merveille !)
Je me demande pourquoi je ne blogue pas plus souvent sur le sujet.
Merci pour ce billet.
(si tu n’y vois pas d’inconvénient, on se tutoie, c’est plus simple)
Tu parles de prosélytisme. J’ai le sentiment que le prosélytisme, c’est un des moyens de réduire la dissonance. Il existe en psychologie sociale le concept de dissonance cognitive. Lorsqu’une personne possède une cognition A (par exemple, la religion dit que Dieu a créé la Terre il y a 4000 ans) et une autre cognition B (par exemple, La science dit que la Terre est vieille de plusieurs milliards d’années) qui sont incompatibles, cela crée, dépendamment de l’importance de ces cognitions pour l’individu, un état psychologique désagréable, visant à être réduit, qui se nomme dissonance cognitive.
Le chercheur qui a étudié ce phénomène a aussi passé quelques temps à observer une secte millénariste (cf. L’échec d’une prophétie). Ce chercheur a observé qu’après un rendez-vous manqué avec une fin du monde pourtant annoncée par le gourou de la secte, certains des membres de cette secte sont devenus de fervents promoteurs de celle-ci, pour rationaliser leur croyance (qui confrontée à la réalité s’est avérée fausse). Un peu à la façon du cousin Michel qui a acheté une grosse voiture qu’il ne pouvait pas se permettre, et qui, à chaque fois qu’on le croise, essaye de nous convaincre que c’est la meilleure voiture du monde.
Tout ça pour dire qu’il me semble que le prosélytisme est le comportement de celui qui sent que ses croyances vont à l’encontre de la réalité, et qui va essayer de convaincre le plus de gens de ces croyances pour les valider socialement, puisqu’il ne peut les valider factuellement ou empiriquement.
Bon courage dans ta lutte contre l’obscurantisme.
Fabrice.