mémétique – notes #11

Dans La culture, le gène et le virus, D. Guillo propose en 3.2 « Les impasses de la recherche d’un équivalent culturel de la réplication génétique« , un exemple qui lui sert de base pour tirer certaines conclusions. Il démarre page 70, dernier paragraphe, et finit page 72 avant-dernier paragraphe.

Il y a un certain nombre de remarques au sujet de cet exemple qui méritent d’être faites, avant que je ne continue à consigner mes notes par ailleurs.

Commençons par la loi « Hardy-Weinberg » qui est évoquée au préalable et utilisée par la suite pour discuter de la fitness des mèmes. Elle est utilisée en biologie pour décrire l’équilibre de la fréquence des allèles et des génotypes au cours des générations d’organismes diploïdes à reproduction sexuée, en situation de panmixie, dans des populations assez larges pour pouvoir être considérées comme infinies.

Dans l’exemple présenté, on peut rester dans l’idée d’une certaine diploïdie, deux variantes d’un mème étant discutées pour chaque situation. Il faut néanmoins garder en tête que plusieurs variantes d’un mème peuvent coexister chez un individu particulier, le paradigme de la diploïdie ne pouvant être utilisé que dans des cas particuliers.

Par contre, la reproduction sexuée, la panmixie et le nombre de générations nécessaires pour atteindre l’équilibre sont absents. Tirer des conclusions avant que cet équilibre soit atteint risque d’aboutir à des conclusions erronées quant à la fitness relative des allèles observées.

Suivons D. Guillo dans sa réflexion quand même.


Sont supposées deux sociétés, socA et socB.

socA est caractérisée par une vitesse de transmission interindividuelle des mèmes de 20 individus par deltaT, ou deltaT est égal à T2-T1.

socB est caractérisée par une vitesse de transmission interindividuelle des mèmes de 10 individus par deltaT.

Le différentiel étant attribué à des structures sociales différentes.

Sont considérées trois pratiques concurrentes. Pêcher à la main (meme m), pêcher au harpon (meme h), pêcher au filet (meme f), que l’on peut considérer comme des allèles du mème pêcher.

La préférence pour le meme h vs le meme m est de 4/5 et la préférence pour le meme f vs le meme m est de 2/5, les deux préférences étant constantes à travers socA et socB – n’est pas mentionnée la disponibilité des outils, on peut la considérer suffisante. Il n’est pas précisé ce qui conditionne cette préférence, qui correspond à des pressions sélectives différentes, mais plusieurs justifications sont envisageables.

gen.jpg
tableau 1

Soit un instant T1 où un individu de socA invente le meme f et un individu de socA invente le meme h.

Soit l’instant T2, où les mèmes ont eu le temps de diffuser à travers les populations de socA et socB.

On peut noter en suivant le raisonnement de D. Guillo :

gui1.jpg
tableau 2

Où le temps T1 est représenté en turquoise et le temps T2 en bleu clair. Où la colonne m recense les individus sachant pêcher à la main (meme m), la colonne h recense les individus sachant pêcher au harpon (meme h) la colonne f recense les individus sachant pêcher au filet (meme f), la colonne mh recense les individus sachant pêcher à la main et au harpon (diploïdes meme m & meme h), la colonne mf recense les individus sachant pêcher à la main et au filet (diploïdes meme m & meme f), la colonne mhf recenserait les individus sachant pêcher à la main, au filet et au harpon (triploïdes meme m & meme f & meme h). Où la colonne mpop recenserait la population des mèmes.

D. Guillo remarque que les coefficient de sélection de meme f et meme h (qu’il note tA’ et tB’ sont égaux. Il oublie de noter qu’ils ne sont relevants que dans leurs milieux de sélection respectifs et que l’on ne peut les comparer directement. (sans oublier que n’étant pas à l’équilibre le calcul de la fitness est bancal)

Quand il évoque plus loin la loi de « Hardy-Weinberg » il ne remarque pas qu’elle n’est valable que pour une population donnée, constituant un milieu de propagation/sélection unique, ce qui n’est pas le cas de socA et socB et ça pose une barrière à la comparaison directe.

Sur la base des valeurs des variables qu’il présente, et en suivant le même raisonnement que lui, on peut prédire un comportement différent si le meme f apparaît au sein de socB et le meme h au sein de socA, et on obtiendrait :

tableau 3 (voir légende tableau 2)

En observant ces fréquences, les valeurs de tA’ et tB’ ne seraient pas égales. Quand on travaille avec des milieux de propagation/sélection différents il n’est pas inutile d’expérimenter le symétrique avant de tirer des conclusions.


Le raisonnement de D. Guillo présente une faille qui n’aura pas échappé au biologiste lambda, et qui mérite d’être signalée et réparée.

A T1 un nouveau mème apparaît dans les deux sociétés. Dans son calcul page 72, il représente meme m avec une fréquence de 99/100. C’est faux, sauf si on postule que les inventeurs des nouvelles techniques sont frappés d’amnésie. Dans les tableaux 2 et 3, j’ai suivi le raisonnement de D. Guillo pour recenser les phemotypes des individus en T1 et T2, que l’on ne pourra pas utiliser directement pour le calcul de la fitness des mèmes évalués. C’est la fréquence des mèmes, que l’on aura en examinant les mèmotypes qui permettra de faire le calcul de la cultural fitness.

Revenons à la configuration que D. Guillo nous présente et évaluons phémotypes et mémotypes indépendamment. En admettant que personne n’est mort ou né entre T1 et T2, on a :

avek2.jpg
tableau 4

Entre T1 et T2 la population des mèmes a changé et les changements sont répertoriés aux trois colonnes m, h et f, sous le chapeau « memes’ population, avec les sommes en mpop. C’est l’équivalent des allèles et leurs effectifs pourront être utilisés pour calculer la cultural fitness si l’envie nous prend.
Les memotypes correspondent à la connaissance des techniques par les individus de la population. Il y a eu transfert d’information, sans que ceci signifie que la nouveauté soit adoptée (exprimée) par ceux qui en ont pris connaissance. Trois types possibles ici : m, ceux qui n’ont pas pris connaissance de l’innovation et mh et mf ceux qui ont été exposés. Les colonnes H, F et M, sous le chapeau phemotypes, recensent les phémotypes.

S’il s’agissait là de données expérimentales, et non pas construites à partir des valeurs proposées par D. Guillo, on pourrait tirer plusieurs conclusions.

  • En comparant socA-T2-mpop avec socB-T2-mpop, on pourrait conclure que la vitesse de propagation des mèmes est deux fois supérieure en socA qu’en socB, ce qui apparaît également en comparant socA-T2-(h+f) avec socB-T2-(h+f).
  • En comparant socA-T2-mf avec socA-T2-F on pourrait déduire que meme f est adopté avec une fréquence de (9-1)/(21-1) = 8/20 = 0,4 et en comparant socB-T2-mh avec socB-T2-H que meme f est adopté avec une fréquence de 0,8. Aucun des nouveaux mèmes (meme h ou meme f) n’est strictement dominant sur meme m.
  • On pourrait normaliser pour la propagation des mèmes dans les deux milieux et nous rendre compte que la fitness des mèmes meme f et meme h est différentielle par rapport à meme m, et prédire que si les deux mèmes apparaissent dans la même population (socA ou socB), meme h serait plus fit d’un facteur 2 par rapport à meme f et les individus de mémotype mhf présenteraient plus souvent le phémotype H que F.

    Bottom-line : Ici la loi « Hardy-Weinberg » ne peut certainement pas être évoquée pour une comparaison directe entre deux milieux de propagation/sélection différents, puisqu’elle est prévue pour un seul, mais on peut l’utiliser avec des pincettes. En évitant de confondre phémotype avec mémotype.
    L’exemple présenté ne permet pas d’illustrer les objections que D. Guillo soulève en 3.2 du La culture, le gène et le virus, ni de soutenir les conclusions qu’il en tire. Les réflexions qui sont basées sur ces conclusions devraient être révisées.
    Il permettrait plutôt de soutenir le modèle mémétique (rappel : pincettes).
    Bien entendu, il faudra le pousser un peu plus loin, en incluant la mort et le remplacement des individus sachant pêcher à la main et la naissance de nouveaux individus qui seront de moins en moins exposés à meme m en comparaison avec meme f et/ou meme h, pour avoir un aperçu plus intéressant. Ca prendra un méméticien pour s’amuser à ça.


    Je m’en voudrais si je ne poussais pas jusqu’à l’analogie avec les réplicateurs biologiques. Connait-on des réplicons qui placés dans des milieux différent sont propagés de façon différentielle ? La réponse est bien entendu oui.

    Il y a comme exemple le modèle du VIH qui se réplique de façon plus ou moins efficace suivant le type de lymphocytes qu’il infecte.

    Mais il y a aussi (et là on a un beau modèle) la réplication des réplicons à origine de réplication ColE1-like pour lesquels le taux d’efficacité de réplication varie au sein de la même souche d’E. coli de façon continue en fonction des conditions de culture, ou à origine de réplication dérivée du phage lambda, où l’on connait plusieurs milieux ou la réplication est à taux variable, des souches d’E.coli portant des mutations qui modulent l’efficacité de réplication des plasmides, mutants qui ont permis de décortiquer le mécanisme de réplication, tout en explicitant les raisons de la variation de l’efficacité de réplication.

    Ces exemples ne sont pas analogues à la situation que D. Guillo présente, à savoir la propagation à efficience différentielle des mèmes dans des sociétés à structure différente, ils sont juste analogues, sans les italiques. J’utiliserai cette correspondance de comportement entre réplicons biologiques et mèmes, comme exemple chaque fois que la discussion portera sur la réplication différentielles des mèmes dans des milieux sociaux différents.

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    2. scepticisme – généralités – cas particuliers « Coffee and Sci(ence)
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    4. sceptique peut-être, scientifique, pas pour l’instant « Coffee and Sci(ence)

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