Si c’est vraiment Dieu versus Darwin qui est le sujet de votre intérêt, vous pouvez probablement vous passer de la lecture du livre de Jacques Arnould. Si par contre vous êtes intéressé par les relations des théistes et de la science en général, de la biologie en particulier, ne passez pas, la lecture est instructive et peut-être vous déciderez de garder le bouquin à portée de main.
Ainsi deux notes pour le bouquin : 0/5 parce qu’il est hors sujet et 2/5 parce qu’il traite un autre sujet intéressant, de façon qui me semble relativement complète. Sauf quand on en arrive à parler de la situation en France. Pour cette partie, Les Créationnismes de Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau est le meilleur choix à ma connaissance. Rangez-les côte-à-côte donc.
Il n’a pas fallu aller loin dans ma lecture pour que ça me fâche. J’ai de plus en plus du mal à rester indifférent à l’hypocrisie du bon croyant qui se dit non créationniste. Et dès l’introduction Arnould en fait une tonne pour que lui, bon catholique, ne soit pas confondu avec les autres créationnistes.
Le sous-titre de l’introduction déjà, “Où l’auteur découvre les créationnistes…” donne l’impression que “Frère Jacques Arnould, dominicain” n’a pas l’usage d’un mirroir où qu’il évite les rencontres avec ses coreligionnaires. Mais au tout début de la première partie, “Une histoire naturelle du créationnisme” il s’explique :
Pour des centaines de millions de croyants, en particulier juifs, chretiens ou musulmans, le concept de création désigne l’acte par lequel Dieu produit l’Univers et toutes les formes de vie qu’il contient, à partir de rien; selon un sens dérivé, la même expression sert à nommer la réalité elle-même, l’ensemble des choses et des êtres créés (ou créatures). Toutefois, on réserve désormais le terme de créationnisme aux mouvements antiévolutionnistes, nés dans les milieux présbyteriens et évangélistes nord-américains, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.
Je ne sais pas qui “on” représente mais certainement pas moi et quelques autres qui réservons le terme créationniste pour toute personne professant une foi impliquant un créateur, qui utilisons le terme d’après la définition du dictionnaire, ce qui semble ne pas plaire à certains créationnistes mais aussi à certains accomodationistes (je trouve ce dernier terme particulièrement bien réussi) .
Tout le long de cette première section, Arnould essaie tant bien que mal à renforcer cette idée :
Marquons le pas : nous avons quitté le domaine des créationnistes, tout en restant dans celui de lla doctrine de la création, au sens des traditions chrétiennes, juive ou musulmane.
S’il est désormais convenu de recourir aux termes de créationnisme et de créationniste pour désigner les mouvements antiévolutionnistes contemporains et leurs défenseurs, au regard es traditions juive, chrétienne ou musulmane et de l’histoire de leurs dogmes un tel recours peut prêter à confusion.
Il me paraît ici raisonnable et souhaitable de réserver l’usage du terme de création aux traditions juives, chrétienne et musulmane et, pour les autres religions, de parler de cosmogonie; [...]
Ca sert à quoi de brouiller les définitions ? Passer pour non-créationniste ? Raté.
Le livre offre un aperçu des attitudes anti-science et anti-évolution essentiellement en Amérique du Nord, surtout USA. Avec quelques renseignement au sujet du créationnisme musulman et quelques bribes d’info sur le créationnisme catholique que j’ignorais :
“Nos parents ont été créés par ieu immédiatement. C’est pourquoi nous déclarons tout à fait contraire à l’Ecriture sainte et à la foi l’opinion de ceux qui n’ont pas honte d’affirmer que l’homme, quant au corps, est le fruit de la transformation spontanée d’une nature imparfaite en d’autres de plus en plus parfaites jusqu’à la nature humaine actuelle.”
et
Cette prise de position influence sans doute la préparation du premier concile du Vatican, au cours duquel il est prévu de qualifier de dogne l’idée d’une descendance de toute l’humanité d’un couple unique, autrement dit le monogénisme; mais le concile a été interrompu en 1870 avant que ce projet pisse être réalisé.
Faudra que je vérifie tout ça pour que la prochaine fois qu’un catholique me dise que le Vatican n’a jamais condamné Darwin je puisse lui répondre que ce n’est qu’accidentel; pour l’instant je citerai Arnould.
Pages 191-192 il y a un passage très intéressant qui mérite qu’on s’arrête et qu’on le scrute avant d’aborder l’accomodationnisme qui sévit dans les organisation scientifiques :
Notre époque pratique volontiers, à ce sujet [les composantes de la science contemporaine], une triple confusion : une confusion sur la nature et les règles de la méthode scientifique; une confusion sur les limites de la démarche scientifique, en particulier à propos de la question des origines; enfin une confusion à propos de la connaissance scientifique, en particulier vis-à-vis des autres formes de connaissances et de savoir. Ces confusions sont le fait des créationnistes et des fondamentalistes en général; mais elle ne sont pas étrangères non plus à certaines idéologies et revendications matérialistes qui peuvent être à l’origine des délicates relations avec les religions. Analysons les avec un peu plus de précision.
Et il poursuit :
La science est athée a priori et par méthode : de ses hypothèses, comme de ses observations ou de ses explications, elle écarte Dieu ou toute forme d’intervention surnaturelle.
La science écarte tout ce qui n’est pas observable et testable. Si les interventions surnaturelles ou les dieux l’étaient, observables et testables, ils ne seraient pas rejetés. C’est un a priori précieux, parce qu’il évite de passer du temps pour essayer de prouver l’existence des licornes rose-invisible. Pour les fantaisies il y a bien d’autres disciplines qui sont adéquates. Je ne pense pas que la science est athée, pas plus qu’elle n’est apastafariste. Mais avant d’étudier quelque chose elle a l’exigence qu’il soit possible de l’étudier.
La philosophie scolastique avait introduit une distinction entre la Cause première […] et les causes secondaires.
Oui, et alors ? Les philosophies diverses et variables introduisent tout et son contraire et le reste. Pourquoi choisir les scolastiques en particulier ? Parce que ça arrange le raisonnement de Frère Arnould ? Chapeau pour l’argumentation, je suis ebloui.
Il en va de même au sujet du troisième point :
Le troisième type de confusion est sans doute le plus délicat à préciser; l’exemple de Wilson suffit à montrer comment l’humanité a recours à des sphères où le savoir ne relève pas seulement de ce que nous appelons science, mais aussi du savoir-faire et du sens commun, de la réflexion philosophique, de l’expérience esthétique ou religieuse. Et, dans cette sphère il est facile de faire de la mauvaise science comme de la mauvaise religion.
C’est difficile à expliquer effectivement parce qu’il faut réussir un tour de passe-passe sans que l’on s’en rende compte; et ce n’est pas chose facile. “savoir-faire et du sens commun, de la réflexion philosophique, de l’expérience esthétique ou religieuse” n’ont rien à faire avec la science et le savoir, si ce n’est en tant que sources d’hypothèses. Ca s’arrête juste là et il n’y a absolument pas de raison de confondre quoi que ce soit. Très facile à expliquer, non ?
Page 200, on se retrouve devant le problème du dialogue entre science et religions.
Une fois posé le principe de l’autonomie, ne convient-il pas d’instaurer un climat de dialogue, voire d’une certaine agrégation, plutôt que de défendre une parfaite ignorance mutuelle ?
Pourquoi pas ? Parce que le jeu est fait d’avance pour celui qui si ingénument propose ce dialogue, Arnould et le Vatican par exemple, comme Arnould lui-même nous l’explique au paragraphe suivant, citant Gaudium et Spes que je vais citer un peu plus largement, pour ne pas sortir les phrases de leur contexte (la partie citée par JA en gris:
Juste autonomie des réalités terrestres
36. 1. Pourtant, un grand nombre de nos contemporains semblent redouter un lien trop étroit entre l’activité concrète et la religion: ils y voient un danger pour l’autonomie des hommes, des sociétés et des sciences.
2. Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime: non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. C’est en vertu de la création même que toutes choses sont établies selon leur consistance, leur vérité et leur excellence propres, avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. L’homme doit respecter tout cela et reconnaître les méthodes particulières à chacune des sciences et techniques. C’est pourquoi la recherche méthodique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une manière vraiment scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réellement opposée à la foi: les réalités profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu(6). Bien plus, celui qui s’efforce, avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui soutient tous les êtres et les fait ce qu’ils sont. A ce propos, qu’on nous permette de déplorer certaines attitudes qui ont existé parmi les chrétiens eux-mêmes, insuffisamment avertis de la légitime autonomie de la science. Sources de tensions et de conflits, elles ont conduit beaucoup d’esprits jusqu’à penser que science et foi s’opposaient(7).
3. Mais si, par “autonomie du temporel”, on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu, et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit. Du reste, tous les croyants, à quelque religion qu’ils appartiennent, ont toujours entendu la voix de Dieu, et sa manifestation, dans le langage des créatures. Et même, l’oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même.
La conclusion de tout dialogue est donnée d’avance par le Vatican. Dialoguer avec est une perte de temps qui relève plus de la branlette intellectuelle que d’autre chose.
A quoi bon dialoguer si ce n’est pour essayer de faire semblant d’avoir l’esprit ouvert dans lespoir de conserver un peu de crédibilité ? C’est la plus mignonne des expression de la scienligion que j’ai lu jusqu’à présent.
Non, il ne convient pas d’entamer un dialogue avec quelqu’un qui a déjà rédigé le communiqué commun à publier à la fin de la discussion et décidé que tout ce qui le contredit est faux. Il convient juste de dénoncer sa duperie.
Ceux qui au lieu de s’occuper tranquillement de leurs oignons (à l’occurrence la science) passent leurs temps à proclamer que science et religion sont compatibles doivent garder en tête combien les religieux sont habitués à baiser tout ce qui bouge. Tout ce qu’ils peuvent espérer est de se la faire mettre bien profond; remarquez, ils aiment peut-être ça.
De la présentation que l’auteur fait de l’Intelligent Design je ne garerai ici que Paul Nelson et sa notion de création dynamique (dynamic-creation model) :
“Les espèces terminales appartiennent à des types de base qui dérivent d’ancêtres communs, qui ont été eux-mêmes créés“
Une idée, qui comme Arnould le rappelle, remonte au moins à Linné :
“Toutes les espèces tiennent leur origine de leur souche, en première instance, de la main même du Créateur Tout-Puissant, car l’Auteur de la Nature, en créant les espèces, imposa à ses créatures une loi éternelle de reproduction et de multiplication dans les limites de leur propre type“
Une idée qui revient légèrement modifiée et/ou différemment exprimée dans des discours créationnistes ou assimilés, sous la forme de l’Inside Story ou des archétypes platoniciens, par exemple.
C’est au nom du naturalisme méthodologique que les scientifiques refusent de tenir compte de phénomènes qui n’appartiennent pas au monde du naturel, mais à celui du surnaturel. Cet argument méthodologique est-il réellement satisfaisant ? A partir de quel moment devient-il un véritable dogme scientifique ? La science ne doit-elle pas rester ouverte à des idées hétérodoxes ?
Ca ne sera certainement jamais un dogme, c’est une méthode de travail, rien de plus. Le problème avec les phénomènes qui n’appartiendraient pas au monde du naturel est double : rien n’indique leur existence si ce n’est des opinions personnelles qui ne peuvent servir de base de travail, pas plus que l’existence d’un monde non naturel. Les nouvelles idées sont les bienvenues en science si, et seulement si, elles sont basées sur la réalité et soutenues par l’empirisme.

[...] 21, 2009 par Oldcola Pendant que je lisais le bouquin de Jacques Arnould, j’avais aperçu chez Darwin2009, un billet par Ethylorn de “La science infuse“, [...]