Paul Dupré (dont je ne connais pas les qualifications) signe un texte publié par Le Figaro : Charles Darwin est-il indépassable ?.
Je ne connais pas ses qualifications mais il n’est probablement pas biologiste et je me demande s’il a pris la peine de lire les bouquins de Darwin (probablement pas).
Comme le texte est aussi rigolo que les efforts de Jean Staune pour essayer de se passer de la théorie de l’évolution à sa forme actuelle et que les tournures de phrase pourraient parfois donner des fausses impressions (intentionnellement ou non), je prends quelques notes ici et je laisserai un petit commentaire au bas du papier de Paul Dupré.
Le premier paragraphe fait allusion à la triple humiliation de l’homme, sans donner des références. Il aurait pu lier au moins un billet en ligne, disons celui de Timothée. Je ne pense pas que la science a humilié l’homme autre que l’homme religieux qui raconte des bobards, mais je reviendrai sur ce point.
Lepopée scientifique à la quelle fait référence Dupré n’a pas commencé vraiment avec le début du voyage de HMS Beagle, mais plusieurs années après la fin du voyage. C’est le premier élément qui pose la question de la connaissance de l’affaire par Paul Dupré.
Le deuxième paragraphe rentre dans le vif du sujet, avec une citation hors contexte, ce qui est dommage. Pallions à cette faiblesse de Paul Dupré : [addendum Je ne m'étais même pas rendu compte de la date ! c'est l'anniversaire de la citation
HT Richard Carter, FCD]
At last gleams of light have come, & I am almost convinced (quite contrary to opinion I started with) that species are not (it is like confessing a murder) immutable.
Darwin écrit à J.D. Hooker (11 Jan 1844) et l’extrait choisi par Paul Dupré fait référence à l’abandon du fixisme au profit du transformisme. Nous sommes 15 ans avant la publication de On the Origin of species. C’est vrai que les transformistes n’étaient pas en odeur de saintété à l’époque. Ca place le péché mortel à un niveau autre, à celui de l’évolutionisme et Paul Dupré aurait dû se sentir s’il vivait à cette époque (et s’il se pense comme évolutioniste). Notons au passage que, d’après ses dires, Darwin a commencé son étude avec un point de vue de fixiste ! Là aussi, on peut se poser la question si Paul Dupré a lu la lettre à laquelle il fait référence.
La suite du paragraphe est pire, discutant les relations des Eglises constituées et la théorie darwinienne. Ca part en vrille quand il écrit en conclusion :
Les théologies, loin d’être affaiblies, en furent renouvelées, obligeant à approfondir la lecture de la Bible.
En fait, la lecture approfondie de la Bible consiste essentiellement à ne plus la lire de façon littérale, la science (en général et non pas Darwin en particulier) ayant apporté des preuves du contenu fallacieux des écritures. Il s’agit de faire des choix de ce qui est vrai et ce qui est faux dans la parole de Dieu par ses représentants, dans un effort de préservation d’un semblant de respectabilité face à des preuves de contenu mensonger. Chapeau pour l’approfondissement
Le troisième paragraphe essaie de ménager la chèvre et le choux :
on peut être croyant et évolutionniste
. C’est vrai, même si c’est incompréhensible pour moi. Il y en a qui s’arrangent pour être créationnistes et évolutionistes; je pense que c’est pathologique mais c’est leur problème tant qu’ils ne viennent pas raconter leurs points de vue en tant que vérités scientifiques.
Un point particulier dans le langage de Paul Dupré qui mérite d’être relevé, dans ce paragraphe : il qualifie Jacques Arnoud de pieusement darwinien. Paul Dupré a dû lire trop de Jean Staune et pas assez le reste
Darwiniste il est Arnoud. Mais pieusement ? On n’est pas pieux face à une théorie scientifique mec ! Gardons le terme pour les sentiments religieux (ou assimilés à). Là se pose la question : est-ce que Paul Dupré est scientifique ? Et si oui est-ce qu’il aborde sa science comme une religion ?
Le quatrième paragraphe commence avec ce qui est le point central du papier :
Est-ce à dire que le darwinisme est indépassable ?
Et n’y répond pas, mais plutôt présente ce qu’est le darwinisme pour Paul Dupré. Il y a encore une fois des éléments qui indiquent que l’auteur n’est pas biologiste; Darwin ne connaissait rien au sujet des mutations. Il n’avait même pas les rudiments de la génétique de Mendel à sa disposition (enfin, si, dans sa bibliothèque, mais pas lus en tout cas). Définir le darwinisme à base de mutations est pour le moins amusant. Enfin, il a presque bon quand il dit que
C’est donc le couplage « hasard-sélection naturelle » qui permettrait l’évolution.
Presque bon, et encore une fois un élément qui indique qu’il n’a pas lu Darwin, au moins pas jusqu’à la fin de l’introduction de On the Origin of species :
Although much remains obscure, and will long remain obscure, I can entertain no doubt, after the most deliberate study and dispassionate judgment of which I am capable, that the view which most naturalists entertain, and which I formerly entertained—namely, that each species has been independently created—is erroneous. I am fully convinced that species are not immutable; but that those belonging to what are called the same genera are lineal descendants of some other and generally extinct species, in the same manner as the acknowledged varieties of any one species are the descendants of that species. Furthermore, I am convinced that Natural Selection has been the main but not exclusive means of modification.
La conviction de Darwin est étayée par la suite, mais il est dors et déjà dit que la Sélection Naturelle est le moyen principal mais pas exclusif pour comprendre le transformisme.
Il semble que c’est trop demander au gens de lire ce qu’ils souhaitent discuter. Mais comme dit Jean Staune, il y en a qui ne s’intéressent pas aux enculages des mouches (comprendre sujets abordés dans un bouquin de biologie technique).
Le cinquième paragraphe introduit notre ami Jean Staune et The Book. J’ai dû écrire ailleurs le mal que peut faire ce genre de livres qui se veut synthétique et qui ne fait que tenter de défendre une thèse théologique en la déguisant en science. Le point de vue de Paul Dupré en est une démonstration.
Dans aucun cas les opinions des uns ou les autres ne peuvent servir de base pour la critique d’une théorie scientifique, quel que soit le statut des personnes qui expriment ces opinions. Simon Conway-Morris pense que “les formes fonctionnelles possibles sont prédéterminées depuis le big-bang”; et alors ? Il peut continuer à le penser, ça ne change en rien la théorie de l’évolution. Ca ne bouscule rien, si ce n’est le respect qu’on aurait pu avoir pour Simon-Conway. Il en est de même des opinions de Rémy Chauvin et de Rosine Chandebois (tiens, il a perdu en route Anne Dambricourt-Malassé) au sujet de l’Inside Story. Ca reste des opinions. Et il en est de même du téléologisme de Vincent Fleury et de son “sens de l’évolution”, dont j’attends, avec de moins en moins d’illusions, la publication dans un journal scientifique.
Paul Dupré tombe dans le piège de “Jacques a dit” plutôt que de s’intéresser à “Jacques a montré”; autre élément pour le suspecter de ne pas être scientifique.
Pour le cinquième paragraphe, qui part de la dernière production de Jean Staune, je me contenterait de vous proposer la lecture des propos de Christian de Duve directement. Toujours mieux d’aller à la source plutôt que de chercher à comprendre quelque choses présenté par des personnes qui se mélangent les pinceaux même quand il s’agit de leurs propres croyances (e.g. Jean Staune). Ca empêche la récupération par des visées créationnistes.
Rien à voir avec la théorie de l’évolution, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que ça vient faire là dedans ? Sinon venir à l’aide d’une vision téléologique, théiste, créationniste ?
Le sixième, et dernier, paragraphe reste probablement le meilleur. Bien sûr, il commence à s’intéresser au néodarwinisme pour discuter du darwinisme faisant fi des dates, mais ce n’est pas l’essentiel. Je vous laisse le lire directement et peut-être vous trouverez quelque chose à dire.
Reste quand même que Paul Dupré ne répond pas à sa question, il ne nous donne même pas un début de piste pour qu’on essaie d’y répondre par nous mêmes : “Charles Darwin est-il indépassable ?”
Ma réponse est oui, il reste indépassable. Il a profondément changé la façon dont on envisage le fonctionnement du monde et a pu servir à certains qui n’avaient pas trouvé leur athéisme par l’étude des écritures à consolider le leur, je parle des New Atheists, dont Richard Dawkins fait figure de proue.
Il a obligé les religions de revoir leurs standards, la parole divine, la vérité révélée, à la baisse quant à leur véracité. Ce qui relativise la valeur de leurs dogmes, si quelqu’un persiste à leur attribuer une valeur non accessible par ailleurs.
La théorie de l’évolution a déjà subi un profond remaniement, sans mise en cause de la Sélection Naturelle et donc du darwinisme. Il est probable que d’autres modifications viendront avec le temps, au fur et à mesure qu’on comprendra mieux le fonctionnement du vivant. Il est même probable que la dérive génétique, un processus encore moins dirigiste que le darwinisme, prenne un place plus importante dans notre compréhension de l’évolution biologique. Mais tant que la Sélection Naturelle ne sera pas éradiquée Darwin restera indépassable.
Paul Dupré signe ici un des premiers papiers qu’on verra fleurir pendant cette année Darwin. Je m’y attendais (faut pas être astrologue pour ce genre de prédictions). Evitez d’en rester là, lisez tout.
Biblio probable :
Dans la Lumière et les ombres. Darwin et le bouleversement du monde. par Jean Claude Ameisen
Darwin et le Christianisme par Euve François
Caïn a-t-il rencontré Neanderthal ? : Dieu et la science sans complexes par Jacques Arnould
Notre existence a-t-elle un sens ? : Une enquête scientifique et philosophique par Jean Staune
La science, l’homme et le monde : Les nouveaux enjeux pas de Jean Staune, mais sous la direction de Jean Staune

Bien, rendons à Hoyt ce qui est à Simmons.
J’attends que Du(p)ré se présente par ici, anyway. Et j’ai pris du Roundup pour l’Arbre Ultime
Monsanto est de mon côté.
Je pense que c’est bien de lui. L’obsession de la puissance de Pacem, c’est le truc de Hoyt; il change bien les choses une fois devenu pape et qu’il révèle le miracle du cruciforme à l’univers…
Punaise, c’est vieux comme lecture, qu’est-ce que je cite ?
[addendum]
Oh ! je vois ! C’est de lui ou à propos de lui ? C’est vrai, ça doit faire quoi ? 18-20 ans ce bouquin ? Et je ne le relirai pas, na !
En même temps, je pense que c’est bien la pensée de Hoyt que tu cites plus haut ! Vive le cruciforme !
[...] Lanius excubitor, alias Pie grièche grise, quelque chose à voir avec le Gritche, traduction du Shrike de Dans Simmons que Tom vient de me rappeler [...]
SDX, pourquoi cette obsession avec l’enfer ? Hoyt, pfff!
La Chute d’Hypérion (1990), Dan Simmons (trad. Guy Abadia), éd. Pocket, coll. Science-Fiction n°5580, 1995 (réédité en 2006) (ISBN 2-266-11156-6), t. I, p. 61
Je vois, je vois…
D’une part je ne pense pas que l’évolution soit particulièrement contrainte (ce qui est un joli sujet de discussion qui n’a rien à faire ici, mais que l’on peut reprendre par ailleurs si tu le veux), d’autre part dans les approches téléologiques il y a une notion particulière qui est celle de la volonté (divine essentiellement). Là on bute sur une des qualités de la théorie de Darwin qui permet de comprendre en s’affranchissant du besoin d’avoir recours au divin, ce qui pour moi la rend largement supérieure à l’approche de Lamarck.
Je ne pense pas trouver un seul darwiniste qui s’attendrait de voir évoluer des êtres vivants au mépris des lois naturelles. Les contraintes sont admises de facto. Admettre les limites naturelles ne donne pas les moyens de savoir dans quel sens l’évolution se fera.
“Divine essentiellement” signifie créationniste pour moi (et quelques autres) en utilisant la signification première du terme.
Un exemple de prédiction du sens de l’évolution (qui ne soit pas un truisme [du genre : apparaîtra une espèce animale qui aura n pattes où n=4] ou la volonté divine) ? Que l’on puisse déduire avec les données préalables à l’apparition d’un caractère par exemple ?
Tuons-le et voyons si on obtient un P. Lenar Hoyt à la place
Le Figaro a fait une coquille : ce n’est pas Paul Dupré qui signe cet article, mais en réalité Paul Duré, le prêtre teilhardien d’Hyperion ! Il existe, nous en avons la preuve ! Prends-donc garde, Oldcola, que le gritche ne vienne te déchiqueter pour tes propos hérétiques …
Plus sérieusement, je ne comprendrai jamais pourquoi dire que l’évolution est si contrainte qu’elle en devient parfois prédictible vous fait classer immanquablement par à la fois les partisans et les détracteurs de Darwin dans la catégorie “créationnistes, crackpots, et assimilés”.
Non, mais ils ne vont pas non plus écrire des articles dans Le Figaro
Enfin, il y en a qui finissent par s’y coller quand même. C’est l’occasion.
Infime, ce qui est très agaçant, je te le concède volontiers. J’en suis et je suis bien aise.
Ahem, je ne dois pas être bien renseigné sur ce point, arriverions nous à donner une liste de plus de 15 personnes qui étaient transformistes ? Et quel serait le pourcentage ?
Je sais que ça date; combien de chrétiens et chrétiens catholiques penses-tu qu’ils sont au courant ? Plus que des biologistes qui ont lu Darwin ?
Son maître peut-être (et je les plaints les deux, disciple et maître), sa discipline je pense que ça doit être rarissime et du domaine de la psychiatrie, surtout la partie “affection”.
Presque d’accord avec toi, c’est pourquoi je me définis comme OldAtheist.
héhéhéhé
Voyons la suite :
Là tu as presque raison et tu as très bien fait de préciser “du point de vue théologique”.
Presque raison parce qu’une évolution continue pose un problème qui est celui du couple qui a perpétré le péché originel. Pas d’Eve et Adam, pas de péché, pas de rédemption, pas de christianisme et si ce n’est pas un problème de théologien je me demande bien ce qu’il pourrait l’être.
J’ai pris soin de préciser :
pour éviter de concentrer autour d’une personne et d’une discipline ce qui est beaucoup plus général. Pour ne pas trahir la perspective historique justement. Peut-être que ça va m’éviter d’aller en enfer ?
On pourra revoir ça donc
j’ai de quoi te faire lire pour arranger ça en fait.
Ah ah ah ! Parce que les biologistes le lisent ? Et je ne parle même pas de ce pauvre Lamarck, de Linné ou de quelques autres…
Dans le genre, d’ailleurs, je serais curieux de connaître le pourcentage de biologistes qui savent qui est Haeckel et son rôle dans le darwinisme.
En odeur de sainteté, au sens propre, non ; au sens figuré, on ne sentait pas le soufre non plus… C’était banal et répandu. L’idée contraire vient de la réécriture de l’histoire par chacun des camps à l’occasion des débats du XXème siècle. Ma foi, Paul Dupré est bien pardonnable de tomber dans une erreur si répandue par tout le monde…
A quelques mots blessants près, on croirait lire de l’apologétique protestante
Les quatre sens de l’Ecriture, ce n’est pas récent…
Allons, allons…
Je ne sais pas si l’auteur à raison d’écrire ce qu’il écrit, mais n’y a-t-il jamais eu de disciple regardant son maître “avec des sentiments élevés d’humanité, d’affection, de respect” ?
Un athée qui a besoin de lire Darwin et de faire du phallus livresque de Dawkins (le gène égoïste) un fétiche nègre n’est pas un athée, c’est un idolâtre.
Ben oui, mais historiquement, c’est faux. Totalement faux. Et les remises en causes actuelles que l’on voit sont au mieux de l’ordre du marleting au pire dues à l’ignorance des religieux eux-même sur leur histoire, mais ni la sélection naturelle, ni la sélection sexuelles, ni l’évolution ne pose le moindre problème au catholicisme, par exemple (je parle d’un point de vue théologique). Et le relatif retrait du monde catholique à l’égard du darwinisme ne s’explique que pour deux raisons : 1. les mondes anglo-saxon et germanique ont été darwinistes sans interruption depuis le début en dépit du fait qu’à la fin du XIXème siècle les preuves scientifiques pesées plutôt contre lui et 2. à cause des politiques menées en son nom (cf. le point précédent). Il n’y a pas d’objection théologique.
Là, tu fais de l’idéologie et toi qui défends la science, tu ne la respectes pas quand elle est historique. C’est mal, tu iras en enfer pour ça, peut-être
Bon, sinon, je n’ai plus mal à la tête…