Quand un spécialiste parle de son domaine de compétences, on a intérêt à écouter. Reste à savoir d’où lui vient le qualificatif de spécialiste et quel domaine de compétences il couvre exactement.
Enro aborde le sujet du domaine de compétences, de l’expertise scientifique, à l’occasion des prix Nobel et des domaines de compétence des lauréats. S’il y a bien une chose que l’on peut reconnaître aux lauréats de ce prix, c’est bien d’avoir ouvert une nouvelle voie dans leur discipline. Personnellement je n’ai pas vraiment l’habitude d’écouter autrement qu’à titre d’information ce qu’ils racontent et qui dépasse leur expertise scientifique. Parfois je suis agréablement surpris par leurs critiques des infrastructures qui supportent leur discipline et des reformes qu’ils souhaiteraient voir se concrétiser, mais je ne donnerais pas un cents de plus pour leurs opinions philosophiques, par exemple, pas un cents de plus que ce que je suis disposé à mettre pour écouter l’opinion d’une personne lambda. Même si je suis conscient que le titre et sa gloire peuvent en impressionner plus d’un et que certains s’en servent pour promouvoir des idéologies et politiques qui n’ont rien à voir avec la science.
Ainsi, je vais commencer à traiter du sujet de ce post en listant les prix Nobel qui sont liés avec le sujet, évoquant l’apport des spécialistes primés. Plus que des avis, des contributions scientifiques majeures; en partant en amont du sujet principal :
- 1933 : Thomas Hunt Morgan, pour ses découvertes concernant le rôle que jouent les chromosomes à l’hérédité.
- 1935 : Hans Spemann, pour sa découverte de l’effet “organiseur” du développement embryonnaire.
- 1958 : George Wells Beadle, Edward Lawrie Tatum et Joshua Lederberg, pour leur découverte que les gènes agissent en régulant des événements chimiques définis.
- 1959 : Severo Ochoa et Arthur Kornberg, pour leur découverte des mécanismes de la synthèse biologique des acides ribonucléique et désoxyribonucléique.
- 1962 : Francis Harry Compton Crick, James Dewey Watson et Maurice Hugh Frederick Wilkins, pour leur découvertes concernant la structure moléculaire des acides nucléiques et son importance pour le transfert d’information dans la matière vivante.
- 1965 : François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod, pour leurs découvertes concernant le contrôle génétique de la synthèse des virus et des enzymes.
- 1966 : Peyton Rous, pour sa découverte des virus induisant des tumeurs et Charles Brenton Huggins, pour ses découvertes concernant le traitement hormonal du cancer de la prostate.
- 1968 : Robert W. Holley, Har Gobind Khorana et Marshall W. Nirenberg, pour leur interprétation du code génétique et sa fonction dans la synthèse protéique.
- 1969 : Max Delbrück, Alfred D. Hershey et Salvador E. Luria, pour leurs découvertes concernant le mécanisme de réplication et de la structure génétique des virus.
- 1975 : David Baltimore , Renato Dulbecco et Howard Martin Temin, pour leur découvertes concernant l’interaction entre les virus tumorigènes et le matériel génétique de la cellule.
- 1978 : Werner Arber, Daniel Nathans et Hamilton O. Smith, pour la découverte des enzymes de restriction et leur application au problèmes des généticiens moléculaires.
- 1980 : Baruj Benacerraf, Jean Dausset et George D. Snell, pour leur découvertes concernant les structures génétiquement déterminées de la surface cellulaire régulatrices des réactions immunologiques.
- 1983 : Barbara McClintock, pour sa découvertes des éléments génétiques mobiles.
- 1989 : J. Michael Bishop et Harold E. Varmus, pour leur découverte de l’origine cellulaire des oncogènes rétroviraux.
- 1995 : Edward B. Lewis, Christiane Nüsslein-Volhard et Eric F. Wieschaus, pour leur découvertes concernant le contrôle génétique du développement embryonnaire.
- 2001 : Leland H. Hartwell, Tim Hunt et Sir Paul M. Nurse, pour leurs découvertes des régulateurs clés du cycle cellulaire.
- 2002 : Sydney Brenner, H. Robert Horvitz et John E. Sulston, pour leurs découvertes concernant la régulation génétique du développement des organes et de la mort cellulaire programmée.
- 2007 : Mario R. Capecchi, Sir Martin J. Evans et Oliver Smithies, pour leu découvertes des principes permettant l’introduction de modification à un gène spécifique, à l’aide de cellules souches embryonnaires.
- 2008 : Harald zur Hausen, pour sa découverte que les papillomavirus humains causent des cancers cervicaux, Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier, pour leur découverte du virus d’immunodéficience humain.
Si vous avez eu la patience de lire cette liste, vous êtes peut-être arrivé à la conclusion que j’ai sélectionné des étapes importantes pour la démonstration du rôle du déterminisme génétique dans le développement et les cancers. Si vous n’y étiez pas, vous voilà renseignés et je suis prêt à défendre chacune de ces étapes individuellement.
Je suis parti de loin, mais il en manquent certains, dont Mendel, qui a établi le premier des lois de l’hérédité, De Vries, Correns et Tschermak qui ont généralisé les observations de Mendel à d’autres plantes, Bateson, Punnett et Guénot qui ont généralisé aux animaux. Et Sutton, qui a fait le lien entre les lois de l’hérédité et les chromosomes. Ces derniers n’ont pas eu de prix Nobel, mais dans mon coeur c’est tout comme.
Le chemin est long et les évidences accumulées, étape par étape, à travers diverses spécialités, bâtissent un corpus fort de connaissances des phénomènes qui régissent aussi bien le développement que la cancérisation d’une cellule.
Qui établissent clairement le déterminisme génétique du cancer, qui est dû à des mutations de cellules somatiques, dont une qui finit par perdre son phénotype physiologique, et qui est à l’origine d’un cancer. Mutations incluant les interférences génétiques qu’une infection virale peut apporter. Mutations qui peuvent, pour certaines, être transmises par voie héréditaire (si elles affectent la lignée germinale), déterminant des susceptibilités à certains types de cancer, voire dans le cadre de l’expérimentation produire des lignées d’animaux qui présentent des susceptibilités plus ou moins élevées pour certains types de cancers.
Entendre un médecin, cancérologue, dire “boum ! le cancer ce n’est pas une maladie génétique” m’a fait sauter au plafond. J’ai consulté plusieurs personnes pour demander leur avis sur la réaction appropriée. J’ai eu divers sons de cloches et quelques discussions qui ont franchement dérapé dans un sens (quasi-pro, n=1) où l’autre (franchement-anti, n=3). J’ai fini par penser que je n’ai rien à faire de l’avis d’un expert qui n’en est pas un.
Après tout un médecin n’a pas à savoir quel est le déterminisme de la maladie qu’il soigne, il suffit de savoir comment la soigner. Je ne demanderais pas à un chirurgien, un radiologue, un chimio-thérapeute ou un radiologue d’être compétents en génétique ou biologie moléculaire, ça n’a pas de sens, c’est largement en dehors de leur domaine d’expertise.
La seule chose que je peux proposer à ceux qui seraient tentés de le considérer comme un expert et se reposer sur son avis, c’est de lire les travaux des lauréats Nobel cités ci-dessus, même s’ils ont le sentiment qu’ils contredisent leurs croyances.
Ce sont des experts qui ont bâti avec leur travail des nouveaux pans de leur domaine scientifique, leurs travaux cumulés démontrant que le cancer est une maladie génétique; et si vous affirmez le contraire et que l’on se moque de vous, c’est à partir de la hauteur de leurs épaules qu’on rigole.


#1 par FG le octobre 18, 2008 - 9:02
Salut,
Tu ne penses pas que ça dépend de ce que ce docteur entend par “génétique”. Il y a une certaine confusion entre “génétique” et “héréditaire”. Il existe des maladies génétiques qui ne sont pas nécessairement héréditaires — dans le sens héritée des parents — mais qui proviennent d’une mutation malheureuse pendant les premières étapes de la vie de l’embryon.
Clairement, d’après ton post, tu entends “génétique” dans un sens différent de héréditaire. Après, j’ignore si la prévalence des cancers héréditaires sur ceux qui ne sont pas héréditaires justifie une affirmation si péremptoire de la part de ce médecin.
#2 par Nox le octobre 18, 2008 - 9:22
Salut !
Alors il a ce format le bébé / billet ?
J’aime bien, il est modéré et anonyme… Pas la peine d’en faire trop.
J’ai “vu” la vidéo : je n’en pense toujours rien car je ne suis pas compétent en la matière mais aussi parce que les protagonistes ne le semblent pas davantage. Dans ce genre de cas je suspends mon jugement (et m’ouvre une bouteille de picrate souvent aussi).
En revanche, je ne pige pas ton interrogation sur le fait de te demander si tu dois écouter les discours de non spécialistes.
Ce qui importe, c’est l’argumentation et sa qualité, pas le titre de la personne (argument d’autorité ou non d’ailleurs), nan ?
Il se trouve que les spécialistes ont bien souvent (oui, quasi toujours même) des arguments plus précis que ceux des sciences connexes ou des néophytes.
#3 par Oldcola le octobre 18, 2008 - 11:04
Fabrice, t’aurais dû me signaler ma faute d’orthographe, immortalisée dans ton commentaire : “m’a fait sauter au plafond”, donc.
Tu sais bien, moi, pauvre étranger pas francophone d’origine, j’accorde une importance particulière au sens des mots d’une langue étrangère, surtout quand ils sont prononcés par des spécialistes.
Toute maladie héréditaire est génétique, toute maladie génétique n’est pas héréditaire. Ce qui fait le distingo est si la lignée germinale en est affectée ou non.
Ca ne change rien au fait que le cancer est une maladie génétique.
Nox,
je ne dis pas que je n’écoute pas les non spécialistes !
Je dis, je répète et j’insiste, que je n’accorde pas plus de valeurs à l’avis d’un lauréat Nobel hors de son domaine de compétences qu’à celui d’une autre personne λ. Et je place cet incrément de valeur en dessous d’un cents.
Il en va de même des hypothèses gratuites de certains des lauréats, même de ceux que j’apprécie particulièrement pour leur travail : Watson peut penser ce qu’il veut au sujet des inégalités raciales et du gène des homosexuels. Tant que des preuves solides ne sont pas sur la table ça reste des opinions (hypothèses gratuites) hors de son domaine de compétence. Elles n’ont pas plus de valeur que celles de la patronne du café où je prends mon café du matin, qui fait un très bon café.
#4 par Nox le octobre 19, 2008 - 12:14
C’était juste une vérification
Je regarderai encore la vidéo (avec FG s’il trouve le temps, mais normalement dès demain nous allons devoir nous fréquenter encore plus souvent
) afin de voir s’il y a une possible confusion de terme entre “génétique” et “héréditaire”…
Mais je ne crois pas (“oui mais on s’en fout de ce que tu crois Noxou, alors tu vas me faire le plaisir de SAVOIR !” : voilà ce que je me répondrai ; non mais)
#5 par Oldcola le octobre 19, 2008 - 11:07
Voilà ! Maintenant je me sens épié ! t’es-tu content de ton coup Nox ? Enfin, peut-être qu’Enro finira enfin de parler des blogs en tant que moyens de torture un jour.
Maintenant il a deux demandes