A première vue Platon n’a pas grand chose à voir avec la Science, ou le café, et un post (voir une série pour aborder plusieurs aspects) peut sembler incongru dans Coffee&Sci(ence). Mais le fait est que le mec, et son successeur/pote Aristote, ont largement influencé la pensée occidentale, préservés parmis d’autres philosophes grecs par les églises chrétiennes, grâce à à cause de leurs croyances, qui pouvaient s’harmoniser avec celles à un dieu créateur de l’univers, moyennant des modifications relativement mineures.
Si Platon était de nos jours, il serait probablement impliqué dans un institut du genre Discovery Institute, faisant la promotion d’un Intelligent Designer (qui de son temps il appelait démiurge, créateur), à l’origine des Formes, ces espèces de représentant parfaits de ce qui existe, les irréductibles (pensez complexité irréductible), dont tout ce qui existe n’est qu’une imitation approchée. On nous a suffisamment gavés de son histoire, à dormir étendu lors des banquets, de la caverne et des ombres que nous autres mortels nous apercevons, privés de la possibilité d’avoir accès à la réalité, que je ne vais pas m’étendre dessus prenant le risque de vous assommer. Et bien sûr, en bon athénien de son temps, pour décrire cette perfection que sont les Formes, il saute sur les maths, y voyant une pureté qui lui manque cruellement par ailleurs.
Ainsi, Platon devise tranquillement avec ses maîtres, ses potes, ses élèves, des choses et d’autres et essaie d’expliquer le monde qui l’entoure en émettant des hypothèses qui cadrent avec le climat de son époque, pour éviter la décoction de ciguë ou l’exil, qui ont frappé Socrates et Aristote respectivement, pour leurs idées dérangeant la cité. Et il réussi son coup de mourir de mort naturelle et dans les limites d’Athènes. Il lègue ses écrits et son enseignement, ce dernier surtout (?) à travers des extension que son plus célèbre élève, Aristote, proposera par la suite.
Embringué dans une régression infinie de causalité, au lieu d’admettre son ignorance et se concentrer sur les moyens possibles de résoudre ce problème, voire devenir le père d’un paradoxe à la Zénon, il préfère la sortie facile : postuler l’existence d’une instance supérieure qui lui sert de point d’arrêt. Bien sûr, comme tout mythe qui se respecte, le démiurge est en dehors de la zone d’accès, autrement que par la fabulation, et peut servir de joker chaque fois que l’on ne sait pas expliquer les choses. Dans la foulée, ce brave démiurge, fait le coup que chaque bon créateur fait, il multiplie. Nous n’en sommes pas encore aux pains et aux poissons pour nourrir les gens, Platon est un aristocrate qui n’a pas faim, mais aux Formes, ses représentants idéalisés de tout ce que l’on perçoit. Et en passant, cet être idéal lui-même, il définit ce qui est bien et ce qui est mal, pronant la morale fort utile pour gérer la cité.
Un point positif pour Platon, son arrogance élitiste d’aristocrate athénien le préserve de la tentation de servir ses opinions en tant que révélations divines. D’ailleurs le démiurge n’a pas à lui causer, son intelligence est à même de se rendre compte de l’état des choses, n’est-ce pas ?
J’imagine que plein de mythes se sont créés sur le même mode. Un mec qui papote et essaie de comprendre comment ça c’est passé, ou comment ça marche, et lorsqu’il en est fatigué de ses cogitations il finit par pondre quelque être inaccessible qui en est la cause. Ce qui résout, au moins provisoirement son problème, ce “provisoirement” s’étendant souvent au delà de son espérance de vie, la fable étant placée bien à l’abri de l’accès permettant la vérification. Il en va ainsi des fables et je n’insulterais pas Platon en disant qu’il l’a fait sciemment pour briller en société et que lui même n’en croyait pas un pet de ce qu’il racontait. Mais ça ne change rien au fait que ce sont là des hypothèses formulées de sorte qu’elles ne soient pas testables, proposant l’existence d’un créateur inaccessible, l’Intelligent Designer de nos jours (que ce soit celui du Bill Dembski ou de Ken Miller), qui est à l’origine de tout le Design du monde, de l’univers (mais pas de tout le reste), que Platon a proposé en tant que Formes, idéaux vers les quels tout tendrait, instillant une téléologie universelle, et du quel suinte la morale dont la cité doit s’imprégner, sa pensée, son Design étant bon, quel qu’il soit, le reste étant plus ou moins mauvais en fonction de son éloignement de ce qu’il devrait être.
Que Platon ait été prisé par tous (enfin, une grade majorité au moins) les créationnistes qui ont suivi, et qui connaissaient sa philosophie, n’est pas étonnant. On y trouve tout de la pensée magique productrice des fables créationniste dont on aurait besoin pour soutenir n’importe quel déisme/théisme, à deux nuances près, que son démiurge ne semble pas avoir créé ex nihilo (mais c’est un détail) et qu’il a oublié de lui donner un nom, ce qui aurait été risqué dans le contexte athénien de l’époque; Θεός (Dieu) était suffisant.
Ce qui est un corpus d’options philosophiques basées sur les connaissances disponibles il y a 25 siècles, passe encore aujourd’hui pour certains comme une façon bien commode pour décrire le monde qui nous entoure.
Il semble que l’aveu “je ne sais pas et peut-être je ne saurai pas avant d’être mort” est au delà de la capacité d’honnêteté intellectuel de certaines personnes (Platon compris) et le cocon que des hypothèses gratuites peuvent constituer leur est indispensable pour se protéger de leurs angoisses. En regardant autour d’eux, ils voient en tout l’expression des Formes platoniciennes, aussi prêtes à s’exprimer dans ce bas monde qu’un scout l’est pour sa BA quotidienne. Des Formes qui sont le Bien, pensées par le démiurge et définissant toutes les espèces ayant existé ou à venir.
C’est un monde de pensée qui ne pose pas trop de problèmes à l’ordinaire, certainement moins que d’autres pensées magiques qui viennent emballées avec des dogmes et des rites et des conseils de prosélytisme. Mais mine de rien elle présente le plus gros des a priori que l’on puisse avoir. Quoi que l’on observe ce n’est que le pâle reflet/ombre d’une des Formes idéales du démiurge/créateur. Tout est joué d’avance. On oublie très facilement que la pensée platonicienne ne vient pas accompagnée d’un gros catalogue détaillant les Formes avec leur numéro de série et leurs caractéristiques. C’est d’ailleurs là une des raisons probables du succès de la philo de Platon : elle est élastique/plastique, chacun peut l’adapter à ses vues personnelles, évoquant les Formes que lui discerne ou croit discerner. Aussi restreint que soit l’échantillon des observations duquel on part (en nombre d’objets et facettes d’observation), il est possible de définir une Forme qui lui convient. Ainsi, Denton regarde attentivement les protéines des biotes terrestres, y discerne une Forme fort platonicienne, fait fi des microvariants, et conclue que l’évolution est limitée. Après avoir fait un effort de ne pas avoir la mâchoire décrochée d’ahurissement devant un raisonnement aussi abscons, il faut essayer de ne pas en mourir de rire. Autant dire que l’alphabet n’ayant qu’un nombre limité de lettres, la littérature est limitée; sans parler du fait qu’il puisse y avoir autant d’alphabets que l’on le souhaite.
Cette même récursivité que le pauvre Platon a essayé de fuir, à nouveau devant lui. Aussi, s’il a pu y avoir un démiurge, d’où sortait-il et pourquoi il n’y en aurait eu plein d’autres, soit ceux qui l’ont imaginé lui, soit qui évoluent en parallèle. Des Formes qui imaginent des Formes, qui imaginent des Formes, etc. L’option Θεός ne fait que déplacer légèrement le problème, ce qui semble être la seule façon d’arrêter cette pensée circulaire étant la croyance à un être surnaturel hypothétique.
Il faut dire aussi, que les approximations sont nécessaires pour dégager les Formes. Et là nous avons un autres des problèmes liés à l’absence du catalogue : rien n’indique où arrêter les approximations; il n’est pas envisageable de produire un continuum d’approximations, chacune mineure, puisque ça reviendrait in fine soit à définir un continuum de formes, qui ne méritent pas le “F”, soit aboutir à une seule et unique Forme, englobant l’information maximale, que l’on appelle “Chaos”, mais c’est justement ça que le Θεός est sensé avoir ordonné par son intelligence, et le Chaos n’a pas beaucoup d’allure pour une Forme. Plutôt gênant, dans un sens comme dans l’autre. Soit on revient à un processus évolutionnaire qui ne peut être décrit en termes déterministes qu’en tant qu’aléatoire (et les Formes passent à la trappe), soit on devrait réfuter le principe d’entropie, en termes d’information.
Soit, parce qu’il y a une autre sortie, ce qui arrive le plus souvent chez les platoniciens, l’arbitraire triomphe, les limites sont posés suivant ce qui arrange le raisonnement de celui qui parle, et on se retrouve avec une série de dogmes qui se veulent indiscutables; les Formes définies arbitrairement ayant des limites désignées de façon dogmatique.
Créateur (aka démiurge), Intelligent Design (aka Formes), dogmes (aka limites arbitraires des Formes). Ca me rappelle clairement le Discovery Institute, le dieu créateur des réligions monothéistes, les dogmes que les théologiens produisent régulièrement.
C’est peut-être bon pour les philosophes (enfin, certains, pas tous, le domaine a quelques représentants de choc), les théologiens (tous) et les badauds (certainement pas tous), mais ça la fout mal de ramener la fraise de Platon en Sciences, aujourd’hui.
Bien sûr, si quelqu’un peut proposer un catalogue des Formes, avec la signature du démiurge et une annexe expliquant pourquoi il n’y a qu’un seul démiurge et non pas une flopée et d’où il sort, et quels sont ses objectifs, il serait temps d’étudier la question à nouveau.
Jusque là, il est raisonnable de voir le néo-platonicisme comme le “créationnisme du pauvre“, pauvre, au moins, en révélations divines indiquant la vérité vraie de la bouche de l’être omniscient. Nous sommes loin du créationnisme des YECs, plus proches du soft creationism dont la JTF fait la promotion, préférant plutôt le terme spiritualité à religion, faisant semblant de se poser des Grandes Questions l’Esprit Ouvert, plutôt que d’admettre qu’ils cherchent leur dieu (ou démiurge) là où ils l’ont perdu, sous une pile de contradictions internes, ou l’incapacité de répondre à des questions simples.
Et les citations en grec pour clore ce post :
- Ο εις και αυτή η αλήθεια (Κρίτων, κεφ. 8),
- πλάττομεν Θεόν, αθάνατόν τι (Πλάτ. Φαίδρ. 246C),
- ει ορθώς η μη, Θεός οίδεν (Πλάτ. Φαίδρ. 266, Πολιτ. 517Β),
- ουκούν αγαθός ο Θεός (Πλάτ. Πολιτ. 379Α),
- ήκιστ’ αν πολλάς μορφάς ίσχοι ο Θεός (Πλάτ. Πολιτ. 381Β)
Où l’on apprend que le démiurge, le Dieu (Θεός) est un et est la vérité, est immortel, omniscient, bon et n’a qu’un visage (l’unité pas dans la trinité mais aux plusieurs formes, la ciguë n’était pas oubliée).
Sur cette base, je trouve justifiable de considérer comme créationniste le (néo)platonicien lambda. En espérant qu’il ne pousse pas sa vénération du vieil athénien jusqu’à adopter son eugénisme.

[...] Je vais surveiller mon langage, resterai soft3. Pour des raisons abordées ici j’inclus Platon dans les créationnistes4. Sauf si on tient absolument à ce qu’il soit juste, auquel cas on [...]
Parce que le néoplatonisme permet au néocréationnisme d’avancer déguisé, couvert d’un semblant de respectabilité qu’il ne peut puiser par ailleurs.
Et que Platon est suffisamment mal connu pour que l’on l’encense à tort.
merci pour ce billlet, c’est toujours intéressant dee vous lire. Je me demandais cependant pourquoi xette parenthèse : voir une serie pour aborder plusieurs aspects?
[...] : Ne pas oublier les créationnismes non liés à la chrétienté, le créationnisme islamique ou néo-platonique, non [...]