Hier Avant-hier matin Claire m’a demandé ce que je pense de la biologie synthétique. J’ai été un peu étonné, Claire n’étant pas du genre ni à s’intéresser à ce genre de sujets, ni à me causer avant que j’ai fini mon premier café, mais je me suis abstenu de lui demander d’où venait ce soudain intérêt; on est désagréablement surpris par les réponses des filles par moments. Après avoir papoté un peu avec elle j’ai senti un certain soulagement et j’ai été gratifié de son sourire.
Plus tard j’ai découvert en consultant les RSS du jour, chez Tom Roud, la raison probable de la question : l’article de Michel Alberganti, “La vie inventée de toutes pièces“. J’ai parcouru en diagonale le billet de Tom et l’article d’Alberganti, me suis énervé des inexactitudes et du ton catastrophique de ce dernier, et j’ai laissé tomber.
Ce Hier matin Claire a cru bon me faire la leçon sur les dangers de la biologie synthétique. Toujours avant que j’ai bu mon café ! Puis, tantôt hier soir, la Toulousaine a cru bon de me pourrir la soirée avec le même sujet. Ca en est trop.
Surtout en y ajoutant le commentaire de Tom : Dire que Bensimon n’y connaît rien à la biologie, c’est assez extraordinaire de cuistrerie., m’a fait visiter à nouveau l’article et les commentaires. Je n’ai aucune idée des connaissances de Besimon en biologie, mais ça ne doit pas voler haut à en juger par le papier d’Alberganti et le ton catastrophiste. Ou alors… c’est qu’il y a autre chose.
Les manipulations génétiques standardisées au point d’être le sujet de formations continues pour des profs de BTS, qui voulaient les intégrer dans le cursus de leurs élèves… Un avenir sombre qui date du début des années ‘90, époque où je complétais mon maigre salaire d’assistant en donnant ces cours : préparation d’une banque d’ADN génomique bactérien et identification d’un clone d’intérêt en trois jours et demi. Bensimon peut avoir la trouille rétrospectivement, avec un retard de quinze ans. Ahem.
Puis ce titre à sensation ! La vie inventée de toutes pièces. On croirait le père Venter en campagne pour lever des fonds …
Les phrases à la noix :
- Demain, tout élève surdoué pourra fabriquer sa bactérie, qu’il jettera ensuite à la poubelle ou dans les toilettes; j’espère que tout élève, et pas seulement les surdoués, pourront manipuler génétiquement des bactéries (fabriquer ? C’est quoi cette connerie ?) et qu’ils apprendront suffisamment des bonnes pratiques du laboratoire pour ne pas la jeter dans la poubelle ou les toilettes, mais mais en disposer proprement, soit dans les déchets à autoclaver, soit en la tuant par des procédés chimiques.
- “Une année, c’est celle qui sentait la banane qui a gagné”, se souvient David Bensimon, pour qui “une telle compétition démontre que ces techniques deviennent de plus en plus accessibles”.
Pour obtenir ce résultat, il “suffit” en effet de retirer le patrimoine génétique de la bactérie d’origine et de le remplacer par un autre. C’est ça ! On va s’emmerder à transplanter un génome quand il s’agit de transférer quelques gènes… Juste de quoi produire un peu d’alcool isoamylique (odeur banane garantie); comme celui qui donne son arôme au Beaujolais nouveau par années. Ah oui, ça fait moins dramatique comme ça. - Offrira-t-il de nouvelles armes aux terroristes ?, comme s’il fallait attendre pour pouvoir produire des Pathogènes Génétiquement Modifiés (GMP) ! Discussion vieille de plus de 10 ans sur le Net. Avec des pics par moments.
- Ce qui constitue une première étape vers l’obtention d’un organisme capable de remplir les fonctions qu’on voudrait lui assigner : assurer, par exemple, la conversion de plantes en combustibles, permettre de créer de nouveaux médicaments ou détruire les cellules déviantes dans le corps humain.
ROFL. C’est ça, on a attendu cette “première étape” pour produire des bactéries qui synthétisent des molécules d’intérêt en fermenteur ou qui peuvent détoxiquer des rejets d’hydrocarbures. Ca sera magnifique de disposer d’une bactérie minimaliste pour minimiser les interférences entre les gènes que l’on souhaite exploiter et son génome, mais la production de ce genre de bactéries productrices est de l’histoire, la première ayant été celle synthétisant de l’insuline humaine, publiée il y a plus de 30 ans.
Alors, en lisant l’article, je me suis dit moi aussi que Bensimon ne doit pas s’y connaître en biologie; il semble ignorer l’histoire de la biologie moléculaire et du génie génétique, autrement il n’en sortirait pas des aussi graves. Ceux qui pensent qu’une meilleure appréhension de la science passe par l’éducation du public et qui s’y connaissent un peu en biologie, pourraient convenir que Bensimon ne sert pas ce public correctement. La question se pose immédiatement : ne pouvant pas soupçonner un directeur de recherche de l’ENS d’autant d’ignorance, quel est l’objectif d’une telle déformation de la présentation de la biologie synthétique ? Espère-t-il prendre la tête d’un observatoire de biovigilance des nanotechnologies liées à la biologie synthétique et il est en train de préparer le terrain avec des propos catastrophiques pour justifier le besoin ? Ou quoi ?
Laissant le cas de Bensimon, pour lequel il n’y a pas grand chose de plus à dire si ce n’est que je ne trouve pas d’une extraordinaire cuistrerie de dire qu’il informe de travers le public avec ses propos, Michel Albergant construit la deuxième partie de son article sur des considérations philosophiques. Mes options à ce sujet ne comportent pas des inhibiteurs quant à la maîtrise du monde naturel par les humains; mes seules inhibitions, auxquelles je pense en permanence, sont d’ordre pratique. Et j’ai toujours trouvé que l’artificiel était un sous-ensemble du naturel, contrairement à Jean-Pierre Dupuy, qui est cité dans l’article : “l’expression “nature artificielle” n’est désormais plus un oxymore”, je n’ai jamais considéré “nature artificielle” comme un oxymore.
Ni comme Xavier Guchet je ne pense que les nanotechnologies soient “une nouvelle alliance entre l’homme et la nature”, l’homme faisant partie de la nature et la nature n’étant pas une personne avec qui on signe des alliances; même allégoriquement.
Puis, cette phrase qui tue : Désormais, nous pouvons déléguer à celle-ci la fonction de construire, mais sans préjuger du succès de l’aventure ! C’est ça, pour l’instant nous n’avons jamais fait autant. Pinard, bibine, fromage et yaourt ne sont pas les produits artificiels d’une délégation régie par une alliance pour que la nature produise ce que nous avons besoin. Et tout ceux qui ont brassé de la bière, vinifié, préparé du fromage, vous le diront : on ne peut préjuger du succès de l’aventure quand on essaie une nouvelle recette.
Ce ne sont pas des pratiques millénaires, ça vient juste de sortir; peut-être parce que les philosophes et le journaliste ont besoin de nouveauté… Pour conclure ensuite : “Pour réussir, il faudra renoncer à maîtriser intégralement le processus de fabrication, et en confier une partie à la nature.” Merde alors, ils semblent nés de la dernière pluie et ne semblent pas savoir comment on obtient une bonne présure (allez, vais leur dire, en confiant une partie à la nature
).
C’est ce genre de papiers qu’on n’aime pas voir publiés quand on discute d’information du public. Qui sont les cuistres ? Tom, un avis ?
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“The Ilulissat Statement” Synthesizing the Future a vision for the convergence of synthetic biology and nanotechnology, co-signé par David Bensimon
Summary Statement of the Assilomar Conference on Recombinant DNA Molecules.
iGEM wiki

Tom,
Pour ton billet j’ai répondu chez toi.
La présentation de Bensimon par le papier d’Alberganti le montre Ignare; si tu penses que c’est insultant et stupide tu devrais en faire part à Alberganti directement. J’ai donné le lien vers The Ilulissat Statement exprès
Comme je le signale, ces inquiétudes datent un peu. Le lien vers “Recombinant DNA Molecules” le rappelle.
Il ne (me) suffit pas qu’on ire la sonnette d’alarme, il est nécessaire qu’on rapporte ce qui est déjà en place pour que les problèmes ne nous submergent pas.
Sinon on finit par induire des réaction épidermiques sur la base de mauvaises (incomplètes) informations; très agaçant. S’il est aussi au top que tu le décris je m’attends à ce qu’il demande un droit de réponse au journal. Pour rectifier le tir.
Et sinon, tu en as pensé quoi du billet original ? Tu as bien aimé mes petites animations pour expliquer la biologie synthétique pour les nuls/cuistres ?
Sur le fond, David Bensimon est incontestablement un des pionniers en France pour tout ce qui concerne l’interface physique biologie, avec son collègue et ami Vincent Croquette. C’est une sommité reconnue du domaine, ce n’est pas un mandarin; il est très actif. Ce n’est pas un type qui déblatère loin de sa paillasse, il a un labo, une équipe qui tourne bien et fait un boulot extraordinaire sur la physique dans la biologie; il est par ailleurs très actif dans la communauté à l’échelle mondiale, et très proche de gens comme Leibler que je cite dans mon billet. Dire qu’il n’y connait rien à la biologie, c’est insultant et stupide.
Après on peut ne pas être d’accord avec ce qu’il dit dans l’article, mais si tu relis l’article du Monde, tu verras que les paroles de Bensimon sont assez modérées sur le sujet. Il s’inquiète juste des perspectives du génie génétique à portée de tous, et ses interrogations me paraissent fondées. On a déjà eu un dialogue similaire sur les OGM.