J’ai été bref pour la présentation de la Résolution 1580(2007), portant sur les dangers que représente le créationnisme pour l’éducation. Je reviens sur le sujet plus longuement, parce qu’il me tient à coeur.
Je n’ai découvert l’activisme néocréationniste que relativement récemment, à l’occasion des remous provoqués par le cas Anne Dambricourt-Malassé, ses thèses ahurissantes au sujet de l’Inside Story, le contact en suivant avec DaveScott du Discovery Institute (qui a eu la gentillesse de me gicler comme commentateur indésirable), la rencontre avec Bernard Dugué (alias Fulcanelli) qui a été le premier cas de scientifique que j’ai rencontré critiquant le darwinisme en ayant clairement oublié ce qu’il a dû apprendre à la fac, puis les échanges avec mon créationniste préféré qu’est Jean Staune. Si Staune est mon préféré c’est qu’il représente le pire que l’on puisse rencontrer en espèce de partisan du surnaturel opportuniste. Je reviendrai là dessus. Enfin, à ranger dans la même catégorie de négationnisme scientifique que celui de Dugué, mais en un peu plus brouillon, j’ai fait la connaissance de Vincent Fleury qui, même s’il est un cas à part, mérite d’être mentionné ici à cause de l’usage fait de sa théorie par Staune.
Avant ce moment je n’imaginais même pas que quiconque puisse prendre sérieusement des thèses aussi risibles que l’Inside Story, soit-il parfaitement bigot, et encore moins qu’il puisse y avoir une opposition à une théorie scientifique avec des arguments aussi inadéquats que ceux que le créationniste expert semble vouloir opposer à la théorie synthétique de l’évolution. La raison la plus ahurissante qui peuvent pousse un scientifique à critiquer le darwinisme, ou n’importe quelle autre théorie scientifique établie tant qu’on y est, m’a été donnée par Vasily Ogryzko, lequel a évoqué le “pluralisme d’opinions” ! Je ne plaisante pas.
Un peu avant ses événements, j’avais été étonné de l’étroitesse d’esprit dont fait preuve la loi sur la bioéthique et je m’étais fait la réflexion que l’on ressentait dans ce texte les siècles d’esclavage religieux que l’Europe avait subi sous le joug des églises chrétiennes, même dans un pays qui se prétend laïc comme la France. J’avais laissé passer parce que je ne me sentais pas directement concerné et que j’avais d’autres chats à fouetter. Après tout, les limitations qu’elle impose ne font tort qu’aux établissements de recherche française et il est certain que ceux des chercheurs qui pourront produire dans les divers domaines affectés/restreints, ont trouvé ou trouveront des places dans des environnements plus accueillants.
Mais entendre une directrice de recherche du CNRS, raconter n’importe quoi, confondre des notions aussi simples que le génotype et le phénotype et qu’elle conserve sa place ! Il y a de quoi se sentir trahi par les administrations qui gèrent sa carrière scientifique en lui allouant un salaire. Les excuses que j’ai entendu pour justifier cet état des choses sont pires que les propos de Dambricourt-Malassé. Ouverture d’esprit, pluralisme, lutte contre la pensée unique, des propos surréalistes. Des excuses de complaisants ou d’impuissants, qui ne comprennent pas que laisser des tels propos passer sans sanctions sévères revient simplement à dégrader les sciences. Le pire est la mollesse de réaction des scientifiques français. Il y en a qui ont pris position de façon dure, mais je pense légèrement de travers. Publier un article dans Le Monde est un premier pas, mais ce n’est certainement pas suffisant. Il aurait fallu ameuter tous les biologistes de France et de Navarre et des alentours, pour leur faire signer une pétition demandant au CNRS de faire le ménage dans ses labos, ou proposer des cours de formation continue à ADM.
En absence d’une réaction franche, la porte reste ouverte pour des individus comme Jean Staune de s’agiter pour faire leur beurre. Il peut appuyer son incompétence à la compétence, présumée, d’une chercheuse de l’estabishment public pour avancer ses pions, qui ne prouvent rien mais qui, d’après lui, rendaient plus crédibles les intuitions des religions diverses et variables qu’il essaie d’exploiter. Si vous pensez que ça n’ aucune relation avec le créationnisme et l’éducation, je vous rappelle que Staune enseigne en tant que vacataire dans une école de commerce. Il fait de l’enseignement basé sur des vue non matérialistes, comme le dit lui-même. Si ce n’est pas un lien direct je ne sais pas ce qu’un lien direct serait.
Jean Staune essaie depuis quelque temps de se défaire du qualificatif de créationniste. Il n’est pas bête, il a senti le cent tourner, il sait qu’il risque d’être coupé d’une source de revenus et d’un parterre de recrutement de crédules. Il ne veut pas être considéré comme créationniste, même s’il est un bon chrétien catholique qui croit en un dieu créateur. En fait il n’est même pas un bon catholique, puisqu’il de déclare lui-même comme catholique hérétique, n’acceptant pas l’omnipotence de dieu. Mais il reste créationniste, même si pour des raisons de convenance il repousse l’intervention divine au moment du Bing-Bang, plaçant l’essentiel de ses jetons à la case principe anthropique, là où il est certain qu’on arrivera pas à expérimenter, au moins avant qu’il ne prenne sa retraite. Malgré cela, son anti-darwinisme primaire, et probablement un besoin de se rassurer en misant sur plusieurs tableaux, et certainement un besoin de faire tous les fonds de tiroir pour assembler ce qui pourrait représenter une masse critique, le poussent à se mêler de biologie, abordant un domaine qu’il ignore profondément et alignant les pires exemples que l’on pourrait choisir pour discuter de la théorie de l’évolution.
J’ai pris un malin plaisir à m’intéresser au cas Jean Staune sur le forum où lui-même m’avait dirigé, affichant le degré d’ineptie de ses prétendues attaques à la TSE. Lire que son expert ès mycobactéries (JohnJoe McFadden) trouvait non pertinent le transfert horizontal des gènes et ignorait l’existence de plasmides chez Mycobacterium tuberculosis sans parler du fait qu’il n’a même pas envisagé les mycobactériophages (!) au sujet des bactéries multiresistantes aux antibiotiques, montrer que son expert en simulations informatique (Pierre Perrier) était contrable en quelques secondes (40) par un non spécialiste et non pas en paroles mais en démonstration, découvrir les inepties avancées par sa “pierre de rosette” (Vincent Fleury) et un cas particulier de négationnisme scientifique qui ne semble pas motivé par le créationnisme, même si sa définition du créationnisme est plutôt suspecte.
Ce qui m’attriste le plus est que Staune ne me cause plus, s’étant rendu compte qu’il avait tout à perdre et rien à gagner de nos échanges, que c’était plutôt mauvais marketing que de se laisser laminer en public par un Modeste Biologiste (ça c’est moi
), quand il était suffisant de rester entre ignirants gobant bêtement son érudition, ou entre philosophes où n’importe quoi est acceptable. C’est la confusion préféré du créationniste type : faire la transition entre philosophie des sciences et sciences, mine de rien, brouillant les pistes, pour faire passer des hypothèses de nature philosophique pour des hypothèses scientifiques.
Et c’est là le danger majeur que représentent les créationnistes pour l’éducation. Devant leur incapacité d’apporter les preuves de ce qu’ils avancent, et qui devrait rester un simple credo sans besoin de preuves, dans leur effort de se donner un vernis de respectabilité en portant l’étiquette de scientifiques, dans leur effort de réagir fasse à des disciplines qui ont ridiculisé les explications avancées par leurs textes sacrés, ils préfèrent dénaturer l’approche scientifique. Lire la façon dont Michael Behe a dû admettre que dans sa définition de la science incluait l’astrologie (oui, astrologie, pas astronomie) était assez ahurissant, voir comment Jean Staune s’agite pour que le NOMA de Gould ne soit pas accepté est amusant. Mais c’est également inquiétant. Si n’importe quelle hypothèse à la con sans aucune connexion avec la réalité puisse passer pour un hypothèse ayant “droit de cité” en sciences, comme le revendique l’UIP, autant accepter de suite que n’importe quel péquin puisse s’installer en tant que toubib, parce qu’il a dit qu’il est apte à pratiquer la médecine. Sans faire des études, sans passer des examens, sans décrocher de diplôme. J’espère que l’exemple concret vous inquiète un peu plus que les discussions philosophiques.
Il y a beaucoup plus inquiétant, le pire de mes cauchemars. La théocratie. Avez vous envisagé sérieusement ce que la théocratie signifie ? Je sais que dans un état laïc comme la France, le citoyen moyen ne se sent pas vraiment concerné par la théocratie. J’y suis beaucoup plus sensible, étant né dans un pays qui n’a réussi la séparation état/église (en 1982)qu’après que je l’ai quitté (1979), ayant pris conscience politique (1973) sous une dictature militaire (1967-1974) collaborant avec l’église orthodoxe. Pour n’importe quelle religion, l’idéal est un état qui obéi à ses dogmes, prétendument divins, bien entendu et donc indiscutables. Le plus grand problème que pose le rationalisme à toutes les religions est qu’il a une nette tendance à discuter ce qui est avancé, à ne pas prendre comme établies les idées, de les remettre en cause.
C’est navrant/marrant d’entendre les partisans des religions basées sur des dogmes indiscutables sous peine d’être excommunié, cas typique de pensée unique, s’attaquer au rationalisme qui par définition n’est moniste que provisoirement. Quand Charles Harper dit que la John Templeton Foundation lute contre la pensée unique, par exemple, soit il ne se rend pas compte de l’étendue de son erreur, soit c’est un cynique de plus qui nous pollue l’atmosphère. J’ai échangé très peu avec cet homme, parce que c’est un mec très important, très occupé, mais lire qu’il est contre la pensée unique ! Un chrétien contre la pensée unique… J’ai failli écrire qu’on ne fait pas mieux. Mais si, on fait nettement mieux. L’islam fait mieux. Plus jeune de six siècles, ayant observé les problèmes que les chrétiens ont eu, les musulmans ont su mieux encadrer leur religion, pour qu’elle produise moins de dissidents/hérétiques/sectes/églises annexes. D’ailleurs c’est le nouveau centre d’intérêt de Staune
Et pour se protéger, les religions ont besoin d’un carcan social dur, d’états qui les défendent, qui sont prêts à partir en guerre pour affaiblir leurs adversaires, qui leur assurent qu’elles pourront inculquer leur messages à leurs citoyens pour s’assurer la pérennité, leur permettre d’être étroitement impliquées dans l’éducation des jeunes. Ce n’est pas étonnant de voir qu’historiquement les religions sont liées avec l’éducation, mêlant éducation religieuse et autre étroitement. Apprendre à lire pour lire les saintes écritures, s’émerveiller du monde qui nous entoure pour louer son créateur, savoir écrire pour lui adresser des prières et faire l’éloge de son oeuvre au profit des masses des fidèles.
En contre-partie elles offrent le conditionnement nécessaire des fidèles pour qu’ils acceptent de filer doux sous la loi, de ne pas la discuter, de subir sachant qu’ils seront récompensés après leur mort pour leur obédience aux prêtres et à l’état. A condition que leur soumission soit aussi totale que possible. Sinon c’est la punition qui les attend, une punition terrible, pour avoir osé défier leur créateur à travers ses représentants sur Terre.
C’est cet état de symbiose entre états et religions qu’il convient de briser, par les religions per se. Chacun libre de croire n’importe quoi, que ce soit l’astrologie, ou telle déité, ou l’existence de la martingale qui va lui faire gagner la grosse cagnotte du Lotto. Son problème. Mais à condition que ça n’empiète pas sur les croyances des autres. Que ça n’induise pas un comportement prosélyte qui va plus loin que la sollicitation au coin de la rue avec des tracts pour sauver nos âmes. Que ça ne soit pas institutionnalisé en lavage du cerveau sur les bancs de l’école ou les amphis de la fac.
Et surtout, en empêchant des croyances, qui ne sont basées sur aucune preuve concrète de leur réalité, empiéter sur le domaine de la connaissance empirique avec la prétention de se présenter en égalité comme le souhaiteraient les artisans des scienligions, dont l’objectif est de dénaturer la méthode scientifique pour qu’ils s’offrent une place au soleil.
La Résolution 1580(2007) du Conseil de l’Europe est un outil qui devra être utilisé pour endiguer les tentatives des créationnistes de tout genre, qu’il s’agisse des plus modernes qui prônent l’évolution théiste, aux plus traditionnelles, qui prennent leurs textes sacrés pour un compte rendu détaillé de l’histoire de l’univers, ou de toute autre variante qui pourrait voir le jour dans l’avenir, de s’immiscer en terrain qui leur est totalement étranger, pour faire valoir leurs hypothèses gratuites pour autre chose que ce qu’elles sont. Et de même qu’elle pourra servir pour endiguer les velléités des créationnistes, elle protégera des négationnismes scientifiques divers, qui peuvent trouver leur source à des idéologies autres que les réligions.
C’est heureux que le travail de quelques personnes ait abouti à la disponibilité de cet outil. (Avez-vous pensé à leur adresser un petit message de remerciements, félicitations, amitié ? Si non, à vos e-mails bande d’ingrats.)
Nous disposons là d’un outil précieux, mais pas du travail fini. Il convient de l’utiliser au mieux, voir de l’améliorer, au fur et à mesure que les réactions verront le jour. Parce que réactions il y aura, certaines indiquées par les liens ci-contre déjà disponibles à vos écrans. Et ce ne sont certainement pas les plus dangereuses, celles qui s’orchestrent en douce et qui vous prennent par surprise étant les pires.
Ca semble paradoxal, mais les athées et les croyants ont autant intérêt à voir cette Résolution porter des fruits, être appliquée au mieux. Les premiers s’assurant que la science ne soit pas dégradée, que les Non Overlapping Magisteria (NOMA) de Stephen Jay Gould gardent leur statut indépendant, les deuxièmes gagnant l’assurance que les scienligieux, dont le fond de commerce est aussi bien l’altération de la science que des religions, ne trouvent pas terrain fertile pour transformer le temple en étal de vente de leur idéologie oeucuménique à la petite semaine. Il se peut même que les grandes religions aient plus à gagner, la Résolution leur garantissant que les concurrentes ne trouveront pas le chemin vers leurs ouailles, qu’elles peuvent endoctriner par ailleurs, dans les circuits fermés du catéchisme par exemple.
Et il se peut que l’enseignement au sujet des religions, un cours de comparaison des religions, soit la prochaine étape à franchir pour assurer la laïcité de nos pays. Une mise en parallèle des religions plus ou moins éteintes, que l’on que l’on assimile à la mythologie, avec celles actives, dont certaines, sinon pas toutes, accéderont probablement au statut de mythologies à plus ou moins long terme; accompagnée d’une analyse des phénomènes d’émergence des sectes et des scienligions.
Pour s’assurer que toutes les religions disposent du même degré d’exposition auprès des futurs citoyens, auxquels il convient d’offrir l’ensemble des connaissances disponibles pour les aider à faire leurs choix de façon raisonnée au moment où ils atteigne l’âge du droit de vote. L’équivalent d’un cours de philo, mais portant sur les idéologie impliquant un créateur.
